Comme un cœur qui écoute… la parole vraie d’un évêque sur les abus sexuels

Mgr Luc Ravel, Comme un cœur qui écoute… la parole vraie d’un évêque sur les abus sexuels, Perpignan : Artège, 2019, 232 p., 9,90 €. 

Mgr Luc Ravel, archevêque de Strasbourg, auparavant évêque aux Armées, emboîte le pas à la Lettre au Peuple de Dieu du pape François dans la lutte contre les « abus de pouvoir, de conscience, et les abus sexuels sur mineurs », et pour la « tolérance zéro ». Dans un style très personnel, très imagé, direct, déterminé et insistant, pour rompre le silence et dénoncer les abus, et sur un ton empathique envers les victimes d’abus, Mgr Luc Ravel montre qu’ « il n’est pas trop tard ». Le titre du livre est tiré de la prière du jeune roi Salomon : « Seigneur, donne-moi un cœur qui écoute » (1R 3,9 ; p. 70). Il convient, en effet, d’entrer dans un nécessaire et urgent mouvement de conversion profonde sur le plan personnel et sur le plan de l’Église en son ensemble. Ainsi, en cinq développements, l’auteur s’adresse-t-il à chacun pour reconnaître humblement la gravité des faits, ces « horreurs », et pour vivre cette conversion intime, spirituelle, éthique et communautaire.

En la première partie, Luc Ravel nous invite à « ne pas se comparer » (d’un pays à l’autre, de l’Église au monde ambiant, aux familles…) mais à entrer résolument dans ce nouveau seuil de la vie de l’Église. « Dieu nous aime et nous invite à gravir la montagne de la prière et à en rapporter le bois de la pénitence avec lequel nous rebâtirons la cité de lumière que le monde attend. Puisse le Seigneur nous donner un cœur nouveau pour consentir, unanimes, à ce moment favorable pour relever la Maison de Dieu » (p. 39). Cette plongée dans la nécessaire conversion suppose que chacun s’y sente appelé en tant que membre solidaire de ce Corps du Christ si blessé par les réalités inacceptables, tout entier malade d’un véritable « cancer métastasé » (p. 35).

Dans la deuxième partie, l’auteur situe l’incontournable priorité à donner aux victimes des abus, car il s’agit de leur personne avant tout, de la radicale « profanation » intérieure, de la « destruction de leur sanctuaire » intime. Luc Ravel entend se situer du « point de vue de Dieu sur les victimes et les abus » (p. 52). De fait, l’enjeu touche les trois dimensions de la personne humaine et de son unité tripartite corps-âme-esprit : la mémoire du corps, la persistance sur le psychisme, la trahison de l’esprit. S’y ajoute la perte du sens de leur existence. L’urgence est de faire la vérité, sur la base de « la faim de justice », la rencontre d’ « un cœur qui écoute et d’oreilles qui aiment » (p. 70). Selon cette exigence et des résiliences possibles dans la force du Ressuscité, « la voie est ouverte d’une sainteté originale ». Quant aux agresseurs, « mauvais pasteurs » (cf. Ez 34 ; Jn 10), ces prêtres se laissent entraîner dans la dérive de leur pouvoir, de leur autorité spirituelle dévoyée vers la violence sexuelle, vers le cléricalisme. La question de l’avenir de ces prêtres est posée dans la troisième partie. L’auteur veut sortir de « l’embrouillamini de la justice et de la miséricorde, des idées floues » (p. 93). Il est fondamental de bien articuler les concepts de justice et de miséricorde, de punition, de pardon (cf. le Notre Père, p. 167 sv), bref, de vérité. Jésus parle des deux baptêmes à vivre : dans l’eau purificatrice et dans l’Esprit Saint transfigurateur. Quand le scandale survient, le baptême d’eau renvoie à la justice et à ses trois dimensions : morale selon Dieu et la conscience, légale selon les lois canonique de l’Église et civile, et le scandale selon « la justice du regard » de l’entourage. Quant au baptême dans le feu de l’Esprit Saint, la miséricorde intervient en s’articulant à la justice, en visant « lapersonne en son unité transcendante, dans sa finalité éternelle » (p. 157) pour les deux effets de purification et de transformation. La miséricorde de Dieu est signifiée au coupable selon l’Évangile du Christ, tandis que la miséricorde humaine nécessite « un très long chemin » (p. 166). Au demeurant, « la miséricorde est la source de la justice » (Jean-Paul II, Dieu riche en miséricorde, § 14).

En la quatrième partie, l’auteur montre combien l’Église est le lieu de la grâce de Dieu pour passer des ténèbres à la lumière, car elle est « l’Église de la lumière » (p. 173). L’Église ne peut se substituer à la justice civile. Elle est comme le guetteur d’Ezéchiel qui fait le procès du silence. L’Église se tient « sur la plate-forme » des veilleurs, en vigilance constante quant au passé, au présent, et à l’avenir. La transparence est indispensable. En cette Église, la semence de l’espérance est semée, car la lumière des trois résurrections opérées par le Christ, pour deux jeunes et Lazare, nous est offerte : « L’Église injecte cette espérance à ceux qui sont morts d’âme en les présentant au Christ » (p. 209).

En conclusion, l’auteur nous stimule « à la recherche du temps perdu ». De plus, « malgré les pesanteurs du moment » et malgré sa profonde souffrance de pasteur, Mgr Luc Ravel témoigne à ses frères prêtres toute son affection. Il affirme sa « confiance intacte dans la réussite prochaine de l’Évangile dans nos vies sacerdotales. Ce sera en nous la victoire de notre Dieu et celle du sacerdoce. Nous nous en sortirons par le haut, grâce à Dieu et grâce à vous » (p. 221).

Chemin faisant, Mgr Luc Ravel s’appuie sur le magistère (pape François, Vatican II : les constitutions Lumen gentium et Gaudium et Spes... Jean-Paul II et son encyclique Dieu riche en miséricorde, le Code de droit canonique...) et sur des théologiens (Charles Journet, L’Église du Verbe incarné…). Il médite la Parole de Dieu dans ce contexte précis de besoin de conversion quasi chirurgicale : avec les psaumes, les Évangiles de la conversion des disciples d’Emmaüs, de Zachée, du Samaritain, du fils prodigue, du larron… De même, il médite les appels incisifs des prophètes (Isaïe, Ezéchiel, Aggée…), les appels de saint Paul (1 et 2 Cor, Rm…). Ce livre nous procure ainsi une véritable thérapie en termes de méditation biblique, évangélique, comme une vigoureuse réflexion sur nos responsabilités personnelles pour une authentique solidarité spirituelle, éthique, ecclésiale, et sociale. Par ailleurs, Mgr Luc Ravel indique qu’il est indispensable pour tous d’écouter le témoignage de victimes (p. 51). En ce sens, une des lectures fructueuses est celle du témoignage personnel de Daniel Pittet, préfacé par le pape François : Mon Père, je vous pardonne. Survivre à une enfance brisée (éd. Ph. Rey, 2017, 240 p.).

Vous trouverez, ici, la lettre pastorale de Mgr Xavier Malle, Pour une Église diocésaine déterminée à lutter contre les abus sur mineurs et à protéger les enfants et les personnes vulnérables.


Père Pierre Fournier
membre de l'équipe du service de formation permanente
diocèse de Gap et d'Embrun

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