Les catholiques et les juifs

Béatrice de Varine, L’Église catholique et le peuple juif au fil des siècles, Perpignan : Artège, 2020, 248 p., 19 €.

Ce grand parcours de l’apôtre Pierre au pape François (sous-titre) est conduit par Béatrice de Varine, docteur et enseignante en histoire des relations entre juifs et chrétiens au Service d’information et de documentation juifs-chrétiens (SIDIC), puis aux Bernardins. D’emblée, l’auteur constate la lenteur du dialogue et l’ampleur des transformations apparues à la seconde moitié du XXe siècle : « Il a fallu près de vingt siècles pour que l’Église catholique commence à avoir une parole théologique à propos du peuple juif ! » (p. 9).


La photo de couverture est éloquente : deux regards attentifs et bienveillants qui se croisent, le juif (la Synagogue) regardant vers la Bible chrétienne et le chrétien (l’Église) regardant vers la Torah. Cette sculpture, Synagoga and Ecclesia in our time a été réalisée par Joshua Koffman pour le cinquantenaire de la publication historique de la déclaration Nostra Aetate (1965) au Concile Vatican II sur L’Église et les religions non chrétiennes, notamment le judaïsme. Elle se trouve à l’université Saint-Joseph de Philadelphie.


Ayant déjà publié le volumineux ouvrage Juifs et chrétiens, repères sur dix-neuf siècles d’Histoire (DDB, 2013, 710 p.), l’auteur va ici plus vite et en vient jusqu’en 2019. En ce peuple choisi par Dieu sur la terre d’Israël, les disciples de Jésus, après Pentecôte, « partagent toujours avec les autres juifs la foi en l’universalité du Salut promis ». Rapidement, au sein de l’Empire romain polythéiste interviennent la destruction du Temple de Jérusalem et l’élaboration du Talmud, puis les crises marcionite (IIe siècle) et arienne, le positionnement de l’Église comme « vrai Israël » (Origène…), et le statut constantinien du christianisme comme religion d’État. Du Ve au Xe siècle vont s’établir les « royaumes chrétiens » avec des conséquences précises sur les relations avec les juifs, en cohabitation « nuancée ». Du Xe au XIIe siècle, en chrétienté, la condition juive évolue dans l’ambivalence, entre rayonnement intellectuel et confrontation aux premières croisades et à l’intransigeance papale. Aux XIVe et XVe siècles, en Europe, les juifs sont liés à une Église et une société en crise. L’Église se trouve ensuite aux prises avec la royauté : la paix est rompue. En Espagne, les juifs sont exilés. De la Renaissance à l’époque des Lumières, l’évolution s’accentue encore entre préjugés, hostilités et tolérance. Au XIXe siècle, les juifs obtiennent l’émancipation et leur parcours se diversifie dans le monde. À la fin du XIXe siècle, l’affaire Dreyfus alimente les débats. La Shoah s’impose avec le régime nazi, particulièrement pendant la dramatique guerre 1939-1945. Dans l’après-guerre, l’action de Jules Isaac auprès de Pie XII en 1949 (p. 192) puis de Jean XXIII, en 1959, va être prometteuse. De fait, après une élaboration difficile, les Pères du Concile signent la déclaration Nostra Aetate (1965), premier document conciliaire concernant les rapports entre juifs et chrétiens (p. 195). Ici, l’auteur confie l’analyse des évolutions suivantes au frère Louis-Marie Coudray, ancien directeur du Service national des relations avec le judaïsme (SNRJ) : désormais, Vatican II sera une référence décisive. Des avancées ultérieures sont faites sur les questions de la Shoah, de l’antisémitisme, du déicide, de « la terre des ancêtres », du nouveau peuple de Dieu… Le développement de Nostra Aetate va être activement porté par les papes Jean-Paul II, Benoît XVI, et François, avec un véritable approfondissement théologique. Celui-ci apparaît bien dans la déclaration Les dons et l’appel de Dieu sont irrévocables, en 2015, et dans le compendium de la Conférence des évêques de France : Les relations entre Juifs et Chrétiens, en 2019.


Après la bibliographie, l’auteur donne un lexique assez développé, depuis : affaire Dreyfus, aggada, Akiba, jusqu’à yiddish et zohar. Écrit de façon claire et très documenté, ce livre fournit un excellent panorama sur ces lentes, mais capitales évolutions de relations entre chrétiens et juifs, devenues fraternelles. Un livre d’autant plus opportun que l’on reconnaît dans la société actuelle une augmentation d’actes antisémites. De façon significative, l’auteur donne, à la fin, la parole à un ami juif, doyen de l’Institut d’études juives Elie Wiesel à Paris, Franklin Rausky : « Le dialogue judéo-chrétien peut servir de paradigme au futur dialogue entre toutes les croyances et familles spirituelles, philosophiques et religieuses de la planète » (p. 228).


Père Pierre Fournier
membre de l'équipe du service de formation permanente
diocèse de Gap et d'Embrun

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