L’Église et le judaïsme : l’étude de Jules Isaac

Norman C. Tobias, La conscience juive de l’Église : Jules Isaac et le concile Vatican II, Paris : Salvator, 2018, 380 p., 22 € .

Ce livre remarquable et passionnant analyse bien l’œuvre et la vie de l’historien français juif Jules Isaac (1877-1963), une vie totalement donnée à la recherche de la vérité historique et au dialogue judéo-chrétien. L’action de ce laïc, « humaniste juif, non pratiquant, laïque », selon ses propres termes, a été déterminante sur l’orientation de l’Église catholique auprès de Pie XII (mort en 1958) et de Jean XXIII (1958-1963) dans les relations des chrétiens avec les juifs. Jules Isaac s’est senti appelé à « une très haute mission » (p. 245-250), « une mission sacrée » (p. 347), pour provoquer et aider l’Église à passer « du mépris à l’estime » envers les juifs.

Norman C. Tobias, canadien anglophone juif, formé en théologie, docteur en études religieuses, a regroupé une documentation très complète. Par méthode de « dialogue systématique » croisée (p. 373), il a travaillé minutieusement avec des interlocuteurs tant juifs que chrétiens, catholiques et protestants, sur des sources telles que les Archives du Vatican, les archives du cardinal Augustin Bea à Munich et celles de l’Institut d’études œcuménique de Tantour (Jérusalem), la revue Sens, les archives Jules Isaac de la Bibliothèque Méjanes d’Aix-en-Provence.

Jules Isaac est né à Rennes, fils et petits-fils de militaires de carrière, mais son combat sera autre : il se donnera tout entier à la réconciliation entre la France et l’Allemagne marquée par le nazisme antisémite, puis entre le judaïsme et l’Église catholique, en amenant celle-ci à reconnaître les torts séculaires de ses persécutions. En sa jeunesse, jusqu’à ses 25 ans, étudiant à la Sorbonne, le jeune Jules Isaac s’est formé dans le sillage philosémite de Charles Péguy durant l’affaire Dreyfus. En passant de l’université à la vie active, dès 1902, Jules Isaac est nommé dans l’enseignement, mais il est mobilisé en août 1914 pour la guerre dans l’infanterie territoriale et il est blessé en juin 1917. Il est démobilisé en janvier 1919 avec des distinctions dont la Croix de guerre, et « une profonde aspiration à une paix durable » (p. 81). Jusqu’en 1940, Jules Isaac se révèle comme étant un « enseignant républicain, socialiste, laïque, juif » (chapitre III). Il est aussi l’auteur des célèbres livres scolaires d’histoire, les Malet-Isaac (sept volumes). Quand Albert Malet est tué à la guerre en 1915, Jules Isaac continue à coupler leurs noms, du fait de la méfiance antisémite envers un auteur juif dans le domaine de l’histoire. Assoiffé de vérité historique sur les causes de la guerre 1914-1918, l’historien scrute les sources pendant plusieurs années pour « dénoncer les fausses légendes relatives à la Grande Guerre ». Il en vient à montrer que les Allemands n’en portent pas la totalité de la responsabilité, mais qu’ « à la Russie incombe la responsabilité principale pour le début de la Grande Guerre » (p. 87). Jules Isaac est alors conforté dans son action de réconciliation entre Français et Allemands. En 1936, lors du Front populaire, avec Léon Blum chef du gouvernement et Jean Zay, ministre de l’Instruction publique – il est remarqué par l’auteur que ces deux responsables sont juifs – Jules Isaac est nommé inspecteur général de l’Instruction publique.

À la défaite inattendue de 1940, par les lois restrictives sur le statut des juifs, le citoyen Isaac est exclu par le régime de Vichy de l’enseignement et devient un « lépreux parmi les lépreux ». Jules Isaac prend alors pleinement conscience de sa judéité. Tandis que sa famille est victime du nazisme à Auschwitch, il se réfugie au Chambon-sur-Lignon où son fils Daniel enseigne au collège-lycée protestant Cévenol. Incité par le pasteur André Trocmé, il se plonge dans les Évangiles pour discerner ici la vérité historique sur l’inimitié entre chrétiens et juifs, et pour trouver des chemins de réconciliation. Il commence alors son livre fondamental : Jésus et Israël, auquel vont réagir les médias et les revues La Nef, Esprit, la Revue d’Histoire et philosophie religieuses (chapitre VIII). En 1947, il dynamise la conférence interreligieuse et œcuménique de Seelisberg, en Suisse, animée par des invités juifs et chrétiens, catholiques et protestants. La conférence synthétise ses travaux en formulant dix-huit points sensibles, rédigés par Jules Isaac à partir de son ouvrage Jésus et Israël pour « le redressement de l’enseignement chrétien », pour qu’il devienne « digne de ce nom ». Avec le document de la commission III de Seelisberg, juifs et chrétiens s’engagent à promouvoir « le respect mutuel de leurs valeurs sacrées ». À la même commission III de Seelisberg, selon le message aux Églises formulé par les membres chrétiens, il est question d’insister sur dix points, commençant ainsi : le même Dieu vivant parle à tous dans le Premier (l’Ancien) et le Nouveau Testament, Jésus né d’une vierge juive de la race de David et du peuple d’Israël – son amour est éternel et son pardon pour son peuple et le monde entier -, ses premiers disciples, les apôtres et les premiers martyrs sont juifs, le précepte chrétien fondamental de l’amour de Dieu et du prochain est déjà dans le Premier Testament et confirmé par Jésus, éviter de rabaisser le judaïsme pour exalter le christianisme (p. 343). Pour les récits de la Passion de Jésus, Jules Isaac appelle les chrétiens à renoncer à enseigner faussement la prétendue responsabilité de l’ensemble du peuple juif « déicide », mais à pratiquer une lecture juste au sujet, « exclusivement, des grands-prêtres et de leurs gens » (p. 342).

En 1947-1948, avec des proches comme le père Jean Daniélou et Edmond Fleg, Jules Isaac contribue à créer l’Amitié judéo-chrétienne (A.J.C.) pour la rencontre de groupes de juifs et de chrétiens, et la revue Sens. Jules Isaac et Jacques Maritain étant les présidents d’honneur de l’A.J.C., Henri-Irénée Marrou en est le premier président, puis, pendant longtemps, Jacques Madaule. Dans cette dynamique, Jules Isaac va avoir une audience avec Pie XII en 1949, puis avec Jean XXIII en 1960. Dès lors, le cardinal Bea sera le relais décisif de la question juive au secrétariat pour l’Unité des chrétiens (SPUC, chapitre XI) pendant le Concile Vatican II. Norman Tobias montre combien l’élaboration de la déclaration sur l’Église et les relations avec les religions non-chrétiennes, dont le judaïsme (1965), est jalonnée d’hésitations. Le cardinal Eugène Tisserant est pris « entre juifs et musulmans » » (p. 258). Louis Massignon lui-même manifeste son scepticisme sur un document traitant à la fois l’islam et la question juive. Jules Isaac s’avoue heureux d’espérer l’avancée où résonnera la parole de Jésus « Le salut vient des juifs » (Jn 4,22, p. 308-315). Il décède en 1963, comme Jean XXIII : sa « mission est accomplie ». Malgré les obstacles, la déclaration Nostra Aetate sera signée en 1965.

Chemin faisant, Norman Tobias analyse les diverses publications de Jules Isaac dénonçant l’antisémitisme, plus particulièrement Jésus et Israël (1948, édition révisée 1959 ici chapitres VII et VIII), mais aussi, par exemple Genèse de l’antisémitisme

(1956), L’antisémitisme a-t-il des racines chrétiennes ? (1960), L’enseignement du mépris : vérité historique et mythes théologiques (1962).

Norman Tobias remercie vivement l’éditeur français catholique Salvator d’avoir accepté de publier son ouvrage (p. 377). Avec un index des noms très complet, de précieuses annexes comportent les dix-huit points d’attention de Jules Isaac, le document de la commission III de Seelisberg, le message aux Églises en dix points de cette commission, la Note complémentaire et conclusive que Jules Isaac a remise à Jean XXIII, et la table des instructives correspondances entre les Notes du Vatican pour les relations avec les juifs (1985) et Jésus et Israël.

Après la monographie d’André Kaspi Jules Isaac ou la passion de la vérité (Plon, 2002, 257 p.), cet important livre est à la fois une excellente prise de conscience sur « le redressement nécessaire de l’enseignement chrétien concernant Israël » (Jules Isaac, 1960) et un outil de travail pour les chercheurs. Il s’avère déterminant et exhaustif sur le combat prophétique mené avec tant de conviction et de ténacité par Jules Isaac jusqu’auprès des papes pour éclairer « la conscience juive de l’Église » et pour ouvrir sur un avenir fraternel à construire entre chrétiens et juifs


Père Pierre Fournier
membre de l'équipe du service de formation permanente
diocèse de Gap et d'Embrun

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