Le patriotisme par le biais de la Première Guerre mondiale

Frédéric Rousseau, 14-18, Penser le patriotisme, Paris : Gallimard, 2018, 480 p., [8,30 €]

Pour célébrer le centenaire de la fin de la Première Guerre mondiale, Frédéric Rousseau publie cet ouvrage très documenté, très riche en informations et en récits bien situés dans leur contexte. Les Provençaux pourront ainsi retrouver les horizons, et les Haut-Alpins retrouveront la mobilisation au Champsaur avec ses villages entre Saint-Bonnet et Chaillol (p 27), et Serres (p 409). Le souffle du patriotisme est bien la marque de 14-18, du côté des soldats et de la population, mais il va aussi en se nuançant avec les prises de conscience, les objections de conscience.
L’auteur est un familier de cette période dramatique puisque, spécialiste de la Première Guerre mondiale à l’université de Montpellier, il a soutenu de nombreuses recherches sur ces données et dirige les « Sciences Unies pour un autre Développement ». En 1914-1918, comment s’est manifesté le patriotisme dans la nation et ses débats progressifs, chez les soldats et leurs familles, dans les divers courants de pensée au cœur de la société ? La couverture du livre est significative : debout, en armes, entouré d’une couronne, un soldat a un drapeau tricolore qui flotte à la place de la tête… L’idéal patriotique a gagné les esprits.

Dans son prologue, Frédéric Rousseau présente des « scènes de guerre et mises à l’épreuve ». Sa première partie est consacrée aux « choc, jeux de rôle et mises en guerre ». L’étonnante mobilisation générale si rapide est une véritable « scène sociale » animée par le souffle patriotique. Sur la « soldatisation », dans un « état d’exception émotionnel », se greffent les processus comportementaux de conformisme dans la distribution des rôles et leurs ritualisations. La virilité est mise en avant dans les certifications de masculinité. La « rhétorique du courage et de la fierté » galvanise les esprits. L’auteur montre que l’on aboutit à un patriotisme guidé par un intense investissement social.

La deuxième partie traite des « mises en guerre des inégales ». Il s’agit des femmes et de leur rôle de mobilisation irremplaçable. Elles s’investissent dans le soutien aux soldats par le courrier, les colis, et leurs preuves d’amour. Ces « femmes minuscules », ces « inégales », sont portées à gérer à la fois la vie familiale, le travail dans les campagnes et les usines, à prendre des responsabilités. Divers groupements de femmes encouragent les solidarités. Les curés les appellent régulièrement à diverses aides envers les soldats (p 220). Les « dames patronnes » sont là aussi. Ainsi une géosociologie des « inégales » se repère pour les privilèges des « officières », les mobilisations des « dames majuscules », et, en craignant le nivellement social, la guerre a même ses opportunités.

La troisième partie aborde, sans fard, les questions éthiques quand les circonstances poussent à « tuer les ennemis de la patrie ». La mort peut être infligée de loin, abstraite, mais elle se révèle cruelle dans les combats rapprochés, les assauts. Frédéric Rousseau perçoit dans les tirs de précision une tension « entre performance sportive et mission de sécurité ». De là à parler du « plaisir des chasseurs ». Les crises de conscience sont rudes : « Faut-il haïr pour tuer ? ».  Dans le combat face à face, le père Sainte-Marie est reconnu comme une « admirable figure », « toujours présent », avec des « paroles d’humanité » alors même que se déchaîne la haine de l’ennemi (p 313). Sur la base de témoignages emblématiques, l’auteur pose la question aiguë du « consentement » patriotique significatif de l’opinion, et de la « brutalisation » (et « débrutalisation ») des individus et des populations en guerre.

Pour conclure, Frédéric Rousseau appelle à « penser le monde social (en guerre) ». Au fil de l’ouvrage, l’auteur évoque la dynamique des convictions philosophiques et religieuses transparaissant dans les attitudes envers les multiples formes de la violence et l’approche de la mort. Par exemple, les convictions de chrétiens, soldats et familles, ou de tel ou tel aumônier militaire, ou de soldats comme Louis Viguier, 22 ans, situé comme catholique fervent. L’auteur cite Robert Hertz, ethnologue des tranchées : « Les catholiques et les socialistes sont seuls à savoir pourquoi ils se battent » (p 363). Des familles comptent sur la conviction chrétienne de leurs soldats comme source de courage et d’héroïsme (p 123), et sur « la grâce de Dieu » (p 124).

Durant le conflit, les mois passant, beaucoup perçurent le caractère absurde du sacrifice humain, social et matériel, de la guerre, et prirent une posture de « dissenteurs », ou de « dissidents » et « mutins ». Et pourtant, beaucoup découvrirent la commune humanité entre soldats ennemis. On note la mention d’écrivains comme Charles Péguy (p 106-107), Alain-Fournier (p 115…), ou Maurice Genevoix (p 278-282), de sociologues comme Pierre Bourdieu, Max Weber, Antonio Gramsci… Sur plusieurs points, Frédéric Rousseau fait référence à la Seconde Guerre mondiale pour mesurer des ressemblances ou des différences (p 368…). Un index des noms et des lieux aide à retrouver les partenaires de la guerre et la localisation de leurs origines. Une bibliographie abondante peut stimuler les chercheurs. Au final, Frédéric Rousseau aboutit à « deux remarques sociohistoriques pour aujourd’hui et demain : s’il survenait un nouveau choc de grande ampleur visant l’intégrité de la nation, rien ne saurait empêcher une nouvelle mise en guerre de masse » ; par ailleurs, considérant le « cheminement entre altruicide et altruisme sur le champ de bataille », on pourrait remarquer que « l’homme n’est pas forcément un loup pour l’homme » (p 376). La lecture de l’ouvrage est très vivante du fait  que l’analyse conceptuelle s’appuie sur de nombreux « Carnets de guerre », sur des témoignages très imprégnés des réalités quotidiennes des soldats et de leurs proches.


Père Pierre Fournier
membre de l'équipe du service de formation permanente
diocèse de Gap et d'Embrun

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