Le martyre du père Jacques Hamel (1930-2016)

Armand Isnard, Père Jacques Hamel, Perpignan : Artège, 2018, 172 p., 15,90 €.

« Aujourd’hui, l’annonce de l’Évangile est devenue inséparable du dialogue interreligieux » (p.138). Cette conviction parcourt l’ensemble de ce livre. Celui-ci est susceptible de toucher bien des lecteurs puisqu’il s’agit de la destinée dramatique et héroïque de ce prêtre, le père Jacques Hamel, assassiné à 85 ans, dans son église, par deux jeunes djihadistes, le 26 juillet 2016, près de Rouen, à Saint-Étienne-du-Rouvray. Très médiatisé, cet événement a particulièrement suscité, en contrepartie, des rencontres officielles ou spontanées, non seulement entre musulmans et chrétiens, mais aussi avec des personnes de toutes convictions, non seulement lors des obsèques du prêtre à Rouen, mais en beaucoup d’autres localités, non seulement dans la période qui a suivi le drame, mais lors de sa commémoration, en juillet 2017, comme le manifeste le discours du président de la République repris p.162-165.

Un prêtre soucieux de l’autre

L’historien Jan De Volder avait d’abord fait paraître l’ouvrage Martyr. Vie et mort du père Jacques Hamel (Le Cerf, 2016, 128 p.) avec la préface d’Andrea Riccardi et soulignant l’action du père Jacques Hamel qui a « créé des ponts entre les religions ». Ici Armand Isnard publie son ouvrage qualifié de « première biographie du prêtre martyr ». Auteur et réalisateur de films pour la télévision sur des figures marquantes actuelles, il a procédé par enquête (p. 169), auprès des paroissiens présents au moment des faits, et auprès de témoins du diocèse de Rouen : l’archevêque Mgr Dominique Lebrun, et des confrères prêtres, dont le père Pierre Belhache, délégué diocésain pour les relations avec l’islam. L’auteur a ainsi dégagé le visage de l’homme, du prêtre, son sens aigu de la rencontre, sa spiritualité sacramentelle, eucharistique, et franciscaine, et la qualité de son âme si humble et si fraternelle. La fraternité est effectivement la note majeure de la personnalité spirituelle et pastorale du père Jacques Hamel au fil de ses ministères de vicaire, de curé, puis de prêtre auxiliaire. Il est devenu membre du comité interconfessionnel et interreligieux du diocèse de Rouen. Malgré une certaine timidité, ou une certaine réserve, le père Hamel a su se faire frère de tous. En ce sens, il peut faire penser au père Charles de Foucauld, qui est évoqué plusieurs fois (p. 31, 105…) comme celui qui se voulait « petit frère universel » (p.101).

Les enquêtes minutieuses menées par Armand Isnard l’ont conduit à établir vingt-deux chapitres assez courts, écrits de façon alerte, empathique, et très vivante. Symboliquement, l’église Sainte-Thérèse où le père Jacques Hamel officie est mitoyenne avec la mosquée de la ville. Le père Jacques Hamel n’a rien d’un théoricien du dialogue interreligieux. Il est le serviteur de la rencontre fraternelle permanente, attentive et confiante. Le cœur du récit est significativement illustré par l’importance des profondes relations qu’il a tissées : relations si variées avec sa famille, ses amis, ses confrères, avec les personnes rencontrées dans les réalités quotidiennes de son ministère, dans la diversité des conditions des personnes et des religions, et au comité interreligieux. L’expression « avec tous » revient très souvent (p. 19, 33, 37, 39…).

Armand Isnard décrit d’abord le parcours de vie du père Jacques Hamel : sa naissance en 1930 et l’éveil précoce de sa vocation, sa formation avec le handicap de sa timidité, son âme missionnaire, son sens de l’eucharistie, la rude épreuve de son service militaire en Algérie, en 1953-1954, où il se questionne sur le fait qu’il a été le seul rescapé d’une embuscade. Son ordination en 1958, et ses ministères de vicaire et de curé en étant un « prêtre de Vatican II » (p. 41) pour vivre, « au cœur du monde », une réelle « présence d’Évangile ». Ainsi se dévoile-t-il comme « un homme de caractère », grâce à sa « force intérieure » nourrie auprès du Christ, ainsi que des maîtres spirituels cités : François d’Assise, saint Jean de la Croix, Thérèse d’Avila, le Curé d’Ars, Thérèse de Lisieux, Raoul Follereau, Mère Teresa… Ayant été « curé des périphéries », dévoué « au service de la Parole de Dieu », missionnaire « collaborateur de l’Esprit Saint » (p.142), étant devenu prêtre auxiliaire sur sa paroisse de Saint-Étienne-du-Rouvray, il y « meurt en martyr » des blessures que lui infligent ses agresseurs alors même qu’il célèbre l’eucharistie, le sacrement du martyre du Christ et sa résurrection.

En termes d’écrits, le père Jacques Hamel ne laisse que quelques rares documents, des notes et homélies. Mais la préoccupation interreligieuse est bien attestée par exemple dans un bulletin paroissial faisant allusion à des circonstances difficiles : « Puissions-nous entendre l’invitation de Dieu à prendre soin de ce monde, à en faire un monde plus humain, plus fraternel […] Un temps de prière aussi. Prions pour un meilleur vivre-ensemble » (p.126). C’est un appel à tous, formulé dans le chapitre « Garder l’héritage » et explicité dans le chapitre « Poursuivre le dialogue ». Poursuivre ce dialogue avec « ce que le P. Hamel nous fait comprendre » (p.135) : le souci de fédérer les personnes différentes selon la conviction : « Nous gravissons la même montagne, mais par des sentiers différents » (p. 136). Le souci de l’écoute mutuelle : « Parle-moi de ta religion, et moi, je te parlerai de la mienne ». Le père Jacques Hamel « avait bien compris que l’interreligieux suppose un dialogue vraiment d’égal à égal, conscients que nous servons le même Dieu, de façon différente ». Le père Hamel connaissait le travail des Fraternités banlieues où, dans la diversité religieuse, « le dialogue commence avec les jeunes : dans les camps chantiers, tous les soirs, était ménagé un partage sur un texte et un temps de prière commun. Les chrétiens prient le Notre Père, les musulmans prient la Fatiha » (p.137). L’auteur souligne que la mort du père Jacques Hamel incite à renforcer les liens déjà mis en œuvre. « Un dialogue délicat, qui ne fait pas de bruit, qui nécessite un peu de discrétion et de disponibilité » (p.139). Une éthique de la rencontre et du dialogue se dessine à travers ces aperçus, de façon pratique, dans le contexte socio-culturel et éducatif de la population, en vivant « les mêmes événements, les mêmes situations économiques ».

Quand il est noté que Jacques Hamel a été très marqué par son service militaire en Algérie, durant dix-huit mois, il est entendu qu’au contact du peuple musulman algérien le séminariste Jacques incarne le respect de l’autre en sa différence même. Par souci de fraternité, il fait valoir auprès de ses supérieurs que « demander à des hommes de tuer d’autres hommes, ce n’est pas possible pour lui » (p. 47). Du fait de cette objection de conscience, il n’est pas envoyé sur les lieux d’affrontements les plus exposés. Pourtant il se trouve impliqué, à diverses reprises, en traversant Alger, sans arme, dans des démarches risquées (p.47). Par ailleurs, il est chauffeur d’un gradé et conduit des passagers quand, à l’entrée d’une oasis, survient une rafale de mitraillette. Il est le seul survivant. Toute son existence va être marquée par ce dramatique « épisode énigmatique » (p. 48) qui nous fait penser au père Christian de Chergé sauvé d’une embuscade par un ami musulman, et l’assassinat des moines de Tibhirine est rappelé (p.105). En ce sens, le père Hamel a été sensible au film de Xavier Beauvois Des hommes et des dieux (p.123).

Le martyre du père Jacques Hamel

L’auteur consacre sept chapitres, le tiers du livre, au martyre du père Hamel, « témoin de Jésus crucifié ». Il insiste d’abord sur sa configuration au Christ crucifié et pardonnant, et à saint François d’Assise. Puis Armand Isnard souligne les enjeux spirituels, évangéliques, et sociaux de ce martyre : l’exigence et la force du pardon (chapitre « Père, pardonne-leur »), l’appel à recueillir son « héritage » de foi partagée dans l’humilité et la fraternité, l’appel à « poursuivre le dialogue » pour « aimer jusqu’au bout ». Sur ces bases, Mgr Dominique Lebrun a annoncé l’ouverture d’une procédure en vue du procès de béatification (p.20) et les propos du père Paul Vigouroux, postulateur de la cause, sont souvent rapportés ici (p. 141-146…).

Une parole du père Hamel, ultime et décisive est reprise dans le prologue, et analysée au fil du texte, ainsi que dans les discours reproduits en annexes. Au moment même de son agression, avec une étonnante lucidité, le père Hamel crie : « Satan, va t’en ! ». Le terme « Satan » est commun aux traditions juive (Shatân), chrétienne (Satan), musulmane (Sheïtân). Il est employé en cette circonstance dramatique avec la signification du terme « Diable », sachant que « diabolos » désigne le « Diviseur » (cf. p.158), Celui qui introduit en l’être « une sorte de démence » (p.105) et qui divise la conscience humaine d’avec son idéal, son axe de vie et de valeurs. L’auteur fait apparaître que le père Hamel est travaillé par la question du mal : comment l’être humain créé bon par Dieu peut-il être, en son intériorité, victime du « diable qui l’agrippe » (p.105-106). Il se sent confronté au mystère du mal, de la violence aveugle, du « grappin » (p.106) qui s’empare de l’être humain, qui, en ce cas, dérive les deux agresseurs comme il a dérivé les assassins des moines de Tibhirine. Armand Isnard recueille la réflexion du père Belhache : « Arrière, Satan !, c’est une belle manière de dire à ces deux jeunes : vous n’êtes que les jouets de celui qui veut profondément la division et l’échec de l’humanité, et la mort » (p.135). En d’autres termes, « quand le père Hamel dit ‘Va t’en, Satan !’, il ne s’adresse pas à la personne qui l’agresse en tant que telle : il apostrophe le mal, le diable, Satan qui a pris possession de ce cœur humain. Le père Jacques Hamel rejette le mal dans cet homme » (p.107). En annexe est citée l’homélie du pape François en mémoire du père Jacques Hamel, le 14 septembre 2016 : « La cruauté qui demande l’apostasie est satanique. Le Père Hamel a donné sa vie dans le sacrifice même de Jésus sur l’autel, et, de là, il a accusé l’auteur de la persécution : ‘Va t’en, Satan !’. » (p.160).

Ce questionnement sur l’existence du Mal et sur sa puissance par rapport au Bien désigné par Dieu conduisent à la fois l’auteur, le pape François et Mgr Dominique Lebrun à insister sur la force de la bonté au cœur de l’être humain, une force issue de la Croix du Christ. Ce dynamisme de la bonté rayonnait du père Hamel, « un homme bon, doux, de fraternité, qui cherchait toujours à faire la paix » (p. 160). Armand Isnard nous place en présence du combat quotidien qui consiste à choisir entre « Satan », le diabolique, et le chemin de la bonté, de la fraternité fondatrice et de l’ « amitié » inspiratrice (p. 157). Ce combat permanent est ancré sur la puissance du Christ. « Refuser de céder à la violence, et continuer à aimer, et rejeter le mal, Satan, le mauvais, est un message difficile à vivre, mais profondément évangélique. Pour pouvoir dire ‘Va t’en, Satan !’, il faut être habité par l’Évangile, d’une grande présence intérieure. L’Évangile était dans son coeur, jusqu’au bout » (p.146).

Dans la conclusion, Armand Isnard rejoint la récente exhortation du pape François sur L’appel à la sainteté dans le monde moderne : en regardant le père Hamel « nous avançons vers notre sainteté. Le peuple chrétien tout entier est sanctifié, en marche vers le salut. Tous sont appelés à devenir saints, à accomplir ce pour quoi nous avons été créés » (p.147).

Les précieuses annexes donnent cinq documents, deux de Mgr Dominique Lebrun, son message immédiat, puis son discours d’hommage public, le discours d’Hubert Wulfranc, maire de Saint-Étienne-du-Rouvray, appelant à un actif « travail d’éducation, de culture, et de citoyenneté » (p.154), et le discours du président de la République. Dans ce discours, Emmanuel Macron définit la laïcité comme une dynamique de dialogue : « La République œuvre pour que chacun puisse croire ou pas dans l’intensité et l’intimité de sa foi. Et chaque religion a à mener sa part de combat pour que jamais la haine, le repli […] ne puissent triompher » (p.164). Le président de la République remercie l’Église de France de ne pas avoir cédé aux paroles de vengeance et de haine, mais de s’être impliquée dans une parole de pardon effectif et d’avoir ainsi défini un éclairant « chemin d’avenir ». Il souligne que « l’Église de France a cette capacité à réunir autour du corps supplicié d’un prêtre l’imam, le pasteur et le rabbin » (p.164). Il est ainsi noté que, symboliquement, les réactions de relations fraternelles à la mort dramatique du père Hamel marquent un seuil concret dans l’avancée du dialogue interreligieux et interculturel dans notre pays. « Toute religion est celle de l’amour car les religions sont les fleuves d’une même source » (p.138).

Ce livre est ainsi à la fois la biographie très concrète du père Jacques Hamel, et une méditation sur sa vie qui est un message fort. Il s’agit de l’engagement de tous les chrétiens au service de l’Évangile du Christ et des frères, l’engagement de tous les croyants, de tous les hommes de bonne volonté, dans leur pluralité quotidienne pour construire un monde où fleurissent justice et fraternité.


Père Pierre Fournier
membre de l'équipe du service de formation permanente
diocèse de Gap et d'Embrun

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