Un dialogue intra-religieux

Gwénolé Jeusset, Et douze ans ont glissé sur les eaux du Bosphore, 2003-2015, Nantes : o.f.m., impr. Clarisses, 2019, 235 p., prix non indiqué.

Cet ouvrage est diffusé par le couvent des franciscains. 1 rue Colonel Desgrées du Lou. 44100 Nantes. Tel 07 83 52 00 24.‌

Ce livre donne les faits et réflexion d’une aventure spirituelle (sous-titre). Une aventure interreligieuse et spirituelle exemplaire, menée en Turquie, à partir d’Istanbul. Au début, dans « La genèse du projet », l’auteur précise qu’en 2003, l’ordre franciscain a initié cette expérience originale de dialogue à la fois œcuménique et interreligieux en cette ville multiple de « Byzance – Constantinople – Istanbul » qui, historiquement, a connu des « chocs de civilisations » entre Orient et Occident, des chocs de religions. Cette ville a aussi été marquée comme siège du vicariat apostolique latin de Mgr Angelo Roncalli. Le futur Jean XXIII y a « vraiment incarné l’idéal de la rencontre de l’autre dans l’amour et la simplicité » (p. 27). Des pèlerins y passent à pied dans leur quête spirituelle vers la Terre Sainte. Sur le plan interreligieux, pour l’équipe franciscaine mandatée, les relations à approfondir concernaient les juifs (leur « longue histoire juive en cette ville »), les musulmans, diversifiés, très majoritaires dans le pays, les derviches-tourneurs, « disciples du grand mystique Rûmi de Konya » (leur Sema : danses mystiques…), et les autres groupes mystiques, le soufisme, les alevis… Sur le plan œcuménique, les relations étaient à approfondir avec le patriarcat orthodoxe œcuménique du patriarche Bartholoméos, le patriarcat arménien apostolique de Mesrob II, le vicariat chaldéen, le vicariat de l’Église syrien-orthodoxe ou syriaque (nestoriens), avec les protestants, les anglicans… De façon emblématique, l’ordre des franciscains a initié ce projet avec une équipe intercontinentale de quatre frères venus d’Europe (Gwenolé, né en 1935), d’Afrique (Eleuthère), d’Amérique Latine (Ruben, mexicain, devenu, en 2016, vicaire apostolique latin d’Istanbul) et de Corée. Le responsable de l’équipe étant le frère Ruben, la mission de personne-ressource était confiée à l’auteur, le frère Gwenolé Jeusset. Celui-ci venait d’assurer la responsabilité, en France, du Service des relations avec l’islam des évêques de France, le SRI à Paris. Précédemment, il avait été responsable de la commission internationale franciscaine pour les relations avec l’islam. De plus, frère Gwenolé a la charge, à Istanbul, de l’église Saint-Louis des Français, ce qui lui vaut les contacts concrets qu’apporte toute paroisse, en l’occurrence très internationalisée et interculturelle. Il se dit heureux d’avoir la permission d’un imam pour aller prier régulièrement dans sa mosquée de Souleyman, et sa prière y prend des dimensions nouvelles (p. 172). Et il se dit « dans le grand djihad, contre [lui]-même » (p. 111), dans la conversion continue envers l’Autre, et l’autre, les autres en leurs concrètes différences.
L’équipe franciscaine doit fonder, sans ce titre explicite, un centre de formation au dialogue, avec un premier cours en octobre 2005 : trois jours sur l’œcuménisme, trois jours sur la rencontre interreligieuse, et trois jours d’Itinéraire biblique sur les lieux des Églises du livre de l’Apocalypse. Sont prévues des rencontres avec les divers interlocuteurs d’Istanbul et des visites (synagogue Neve Shalom…). Les premiers participants viennent d’Italie, de Lituanie, du Japon… (p. 23). Ce type de cours pourra être délocalisé, reproduit en sessions « à travers le monde », en divers pays, selon les demandes des provinces franciscaines (latines, anglicanes…).
Le lecteur découvre vite que le vecteur qui dynamise cette expérience est la référence constante à la rencontre décisive et emblématique de saint François d’Assise avec le sultan d’Égypte Malik Al-Kamil à Damiette en 1219. Le frère Gwenolé fait percevoir que, depuis des années, il travaille, pour lui-même et ses proches, à impulser cette dynamique de « rencontre sur la rive de l’autre », de « rencontre hors les murs », d’ « Église en sortie ». À ce sujet, le frère Gwenolé rappelle qu’en arrivant à Istanbul, il a déjà publié, sur l’événement de Damiette : Dieu est courtoisie. Saint François, son Ordre et l’islam (1985), avec préface de son ami Amadou Hampâté Bâ, et une étude très fouillée, Rencontre sur l’autre rive. François d’Assise et les musulmans (Éditons franciscaines, 1996). Mais auparavant, l’auteur a également fait paraître, avec le père Raymond Deniel, s.j., une monographie sur un autre ami musulman, malien, qui est son père spirituel : Ami de Dieu et notre ami, El Hadj G. Boubacar Sakho (Inades, 1986, 92 p.). Frère Gwenolé remarque qu’El Hadj Sakho, dans sa foi musulmane, admire beaucoup François d’Assise, sa « courtoisie » (ibidem, p.33). El Hadj précise : « dans son contact avec le sultan d’Égypte, saint François d’Assise a sauvé des chrétiens, par sa courtoisie. Si tu es franciscain, chrétien, tu dois l’imiter. Il n’a jamais sorti une parole mauvaise de sa bouche. Moi, je suis musulman, je l’imite un peu » (ibidem, p.43). Dans ces Douze ans au Bosphore, frère Gwenolé note que peu après son arrivée à Istanbul, il a publié : Itinérance en terres d’islam. Au risque de l’esprit d’Assise (Mailletard, 2004), avec préface de Mgr Gérard Daucourt, et postface du père Giacomo Bini, ancien ministre général des franciscains. La visite au sultan y est analysée dans le chapitre « Marcher désarmés avec le Christ ». L’auteur mentionne aussi la publication, en 2006, de Saint François et le Sultan (Albin Michel, 296 p.), édition revue et augmentée de Rencontre sur l’autre rive, avec indication des sources de la visite et une bibliographie indiquant également des auteurs musulmans. La rencontre entre François ce « soufi chrétien et le sultan musulman […] fait se rejoindre le Christ en lui, François, et le Christ qui est en l’autre » (ibidem, p. 268). Le frère Gwenolé et ses frères ont bien des occasions d’offrir à des interlocuteurs une icône de la célèbre rencontre de Damiette.

Étant déjà allé à Damiette, en 1984, le frère Gwenolé rêve toujours d’y retourner, si possible en accompagnant de hauts responsables du dialogue interreligieux. Il ne peut que se consacrer sans cesse à diffuser « l’esprit d’Assise » issu de la rencontre prophétique de Jean-Paul II avec les responsables des diverses religions du monde à Assise, le 27 octobre 1986. Il commente l’esprit d’Assise, tel qu’il le vit lui-même, en trois verbes : « aimer, se rencontrer, prier » (p. 171-172).

En huit étapes, l’auteur nous fait entrer dans cette expérience novatrice, sur ses douze premières années, sachant que cette expérience se poursuit maintenant au-delà de ce livre. L’année 2006 apparaît comme marquante, puisqu’elle est pour lui et son équipe à Istanbul « l’année des rencontres » : par exemple, avec le métropolite syriaque, le catholicos d’Erevan sa sainteté Karékine II, chez le grand rabbin recevant toutes les délégations chrétiennes de la ville, des imams… Et le pape Benoît XVI venu à Ankara, Ephèse, et Istanbul. Après le discours de Ratisbonne et les mises au point respectives, cette visite de Benoît XVI était particulièrement attendue et elle « dépassa les espérances » (p. 44 et suivantes). Le pape se manifeste très impliqué dans le dialogue islamo-chrétien. À Ankara, il confirme le « désir commun de renforcer les liens d’affection entre nous, de vivre ensemble dans l’harmonie » (p. 45). À Istanbul, sa démarche à la mosquée bleue dans sa prière très recueillie auprès du mufti est mémorable et emblématique : « C’est Dieu à l’œuvre en Benoît XVI » et en ses hôtes (p. 47).

Une attention particulière est accordée aux rencontres entre « frères derviches-tourneurs et frères franciscains ». La fondation de l’ordre des derviches-tourneurs remonte au XIIIe siècle, au Mevlana (notre maître), appelé Rûmi (1207-1273). Ce grand mystique de Konya (Iconium) est ainsi un quasi-contemporain de saint François d’Assise. Pour la première fois depuis la fondation de l’ordre des derviches et de celui des franciscains, l’anniversaire de la mort de Rûmi est célébré ensemble, au couvent (tekke) des derviches. Accueillis par le responsable de la confrérie, le dede, le frère Gwenolé et ses frères sont attentifs à la danse mystique des derviches qui tournent, en rapide rotation, « une main tournée vers le ciel pour recevoir la grâce, l’autre main vers la terre, pour la distribuer ». Dans un rituel très affiné, cette danse déploie la vision cosmique des planètes tournant autour du soleil (p. 53). Ce sont là les « premiers pas d’une aventure spirituelle ». En réciprocité, le groupe des derviches vient à Istanbul, à l’église Saint-Louis, pour une brève partie de leur rituel confrérique et la danse soufie, un vrai « cadeau de prière ». Et le frère Gwenolé d’écrire : « La prière chrétienne, c’est un oiseau qui sort de sa cage pour monter vers Dieu. La prière musulmane, c’est aussi un oiseau qui sort de sa cage pour monter vers Dieu. Aujourd’hui, si nos différences dogmatiques sont là, les autres murs sont tombés. L’espace d’une prière, les deux oiseaux se sont rejoints très vite pour monter vers le cœur de Dieu » (p. 55). La qualité de l’amitié entre le frère Gwenolé et Nail Dede des derviches va s’approfondir dans la réalisation de pèlerinages ensemble. D’abord à Konya, au mausolée de Mevlana Celaleddin Rûmi en y méditant en silence côte à côte en 2014, puis l’année suivante à Rome, avec une délégation de derviches, en priant ensemble sur le tombeau de l’apôtre Pierre, et en rencontrant le pape François, puis à Assise. C’est alors la réalisation d’un « rêve » puissant. Le 27 octobre 2015, en l’anniversaire du rassemblement d’Assise, c’est la dixième célébration entre disciples de Rûmi et ceux de saint François à l’église Saint-Louis des Français, en véritable « fraternité spirituelle ».

Frère Gwenolé continue « au fil des jours près du Bosphore : 2007-2015 ».  Au chapitre 5, l’auteur nous confie ainsi qu’à Istanbul, il n’est jamais en « manque d’itinérance ». Il nous entraîne dans ses fréquentes « missions loin du Bosphore ». Il est toujours centré sur l’Égypte, sur « Damiette la ville de la rencontre sur l’autre rive », et son rêve enfin s’y réalise sur les lieux mêmes, dans l’émotion et la joie. Au Kenya, il peut transmettre l’héritage du « pèlerin de Damiette ». Toujours mobilisé par « l’approche franciscaine de la rencontre », le frère Gwenolé part en mission en Corée du Sud et au Japon pour témoigner de son expérience, ainsi qu’au Brésil. Le frère Gwenolé participe souvent à l’action interreligieuse de la communauté Sant’Egidio. « Fondée en 1968, elle rassemble aujourd’hui cinquante mille membres dans le monde entier. Cette institution est l’héritière de l’esprit d’Assise né de la rencontre du 26 octobre 1986. Chaque année, dans un pays différent, elle organise la rencontre Hommes et religions (p. 150). L’auteur retrace sa participation et ses interventions avec Sant’Egidio en Bosnie, à Sarajevo, en 2012, sur Vivre ensemble, c’est l’avenir, et des tables-rondes sur Le pluralisme dans le futur du monde arabe et Chercher Dieu pour retrouver l’homme. En Belgique, à Anvers, en 2014, année du centenaire du début de la « grande guerre », sur La paix est l’avenir et les tables-rondes Religions et violence et Sans dialogue, le monde étouffe avec l’intervention du frère Gwenolé sur L’espérance fait partie de ma joie de vivre (texte p. 175-178). À Rome, en 2013, sur Le courage de l’espérance avec l’intervention du frère Gwenolé à la table-ronde L’esprit d’Assise.  En Albanie, qui s’est prétendue « le premier État athée du monde », à Tirana, en 2015, sur La paix est toujours possible avec intervention de frère Gwenolé : Vivre ensemble est-il possible aujourd’hui ?, malgré « la terrible situation actuelle » (texte p. 188-189). Ces Rencontres de Sant’Egidio s’inscrivent dans l’action de leur communauté pour arbitrer des conflits en divers pays et parvenir à des accords de paix. D’autres pays encore bénéficient du message, de la parole de frère Gwenolé. Comme dans un journal, il retrace les enjeux de ses interventions en Suisse, près du Lac Léman, et de nouveau en Afrique, au Bénin à Cotonou, en Côte d’Ivoire, où un musulman s’exclame : « Dieu n’a pas son deux ! », en Afrique du Nord, au Maroc, pour une tournée des monastères, dans les Émirats arabes : au Qatar, à Doha, au plus près de l’Arabie Saoudite. Puis de Sicile à Istanbul via Rome.

Le frère Gwenolé se place souvent à la jointure des dialogues œcuménique et interreligieux, par exemple, quand, à l’est de la Turquie, aux monastères syriaques du Tur Abdin, il rend visite « fraternellement à ces chrétiens oubliés » (p. 81-86). Il apparaît qu’à ces nestoriens, ou plutôt à cette Église syriaque orthodoxe, proche de La Mecque, Mohamed et ses disciples musulmans ont pu emprunter des aspects de leur prière rituelle, le salat à la mosquée : son rythme dans la journée, ses prosternations répétées, ses alignements des fidèles derrière l’officiant. Ainsi « l’islam a emprunté aux Suryanis » (p. 82). Lors des cérémonies des journées du Souvenir, au détroit des Dardanelles, le frère Gwenolé est en contact avec les aumôniers des diverses Églises (anglicane…), et des autorités religieuses non chrétiennes, mais il n’aperçoit pas de responsables musulmans, du fait qu’Atatürk (1881-1938) avait induit une « laïcité antireligieuse » (p. 98).


À la lecture de cet ouvrage, nous pouvons qualifier la posture de l’auteur d’ « intra-religieuse », tellement il se manifeste imprégné de la double tradition chrétienne et musulmane. En cela, il ne manque pas de faire référence à la spiritualité de la Badallyia préconisée par Louis Massignon (p. 135 ici, comme en Itinérance… p. 216). Ce courant spirituel se définit comme l’accueil, en soi, du Dieu prié par les chrétiens et les musulmans. En ce sens, les disciples de la Badallyia prient à la fois le Notre Père et la première sourate, celle de la Fatiah. Frère Gwenolé travaille sur les conceptualisations données par la théologie ou la christologie interreligieuses. Les divers concepts les plus mis en valeur sont, bien sûr, les concepts fondamentaux de rencontre, de mission, et particulièrement le concept de dialogue, ce « concept merveilleux ! » (p. 176), que le frère Michaël Perry, actuel ministre général des franciscains, analyse avec précision et à la lumière de la règle donnée par saint François (p. 68). L’insistance est mise sur le concept de rencontre, plus exactement de rencontre « en courtoisie », auquel frère Gwenolé ajoute volontiers celui d’ « itinérance vers l’autre ». Certes, le frère Gwenolé reconnait qu’il parle plus de « rencontre » que de « dialogue ». Car « pour aboutir au dialogue, il faut oser la rencontre » (p. 177). Il parle spontanément par images concrètes : aller « hors les murs », aller « sur la rive de l’autre », les croyants « en sortie »… La théologie eucharistique est déterminante avec la parole du Christ sur son « Sang versé… pour la multitude » (p. 87), en source de perspective priante universelle. Bref, en reprenant l’exhortation du pape François : « Sortez de vos sacristies ! », le frère Gwenolé est un « vagabond interreligieux » (p. 152).

Vient pour le frère Gwenolé le moment de « quitter le Bosphore ». Il délivre alors ses « ultimes convictions », une forme de testament interreligieux accompagné d’une Prière à saint François. Au fil de ces douze intenses années, nous avons aussi l’intéressant écho de trois pontificats : Jean-Paul II, Benoît XVI, et François. Ce livre tient donc de l’autobiographie, de la réflexion sur les enjeux interreligieux, de la théologie du dialogue car « Dieu est courtoisie » (p. 27), et de l’histoire de l’Église. Le style est toujours teinté d’humour, de joie franciscaine dans les événements heureux et dans les péripéties délicates. Un cahier de photographies illustre très bien les diverses séquences de cette aventure si humaine et spirituelle. En tout ce parcours, le frère Gwenolé excelle à décrire les personnes en désir de rencontre, leurs démarches obstruées par des refus ou ouvertes par la confiance… Par son art de la description, il procède à une éthique exigeante de la rencontre et du dialogue. En cela sa pensée et son exemple sont des éléments précieux et stimulants pour les chercheurs et tous les lecteurs. Avec autant de persévérance, de discrétion et d’humour bienveillant, frère Gwenolé Jeusset fait ainsi partie des actuels maîtres spirituels du dialogue interreligieux, non seulement dans l’ordre des franciscains, mais, du fait de ses fréquentes conférences, auprès d’un public assez large en tant de pays. Tout en rédigeant cet ouvrage-ci, si documenté et précis, mais, à tirage réduit, l’auteur s’est consacré à un autre, pour un public plus large, paru aussi en 2019, aux éditions Chemins de dialogue : « Envoyé vers les frères de l’autre rive. Dans le sillage de la rencontre entre saint François d’Assise et le sultan Malik al-Kamil » (168 p.).


Père Pierre Fournier
membre de l'équipe du service de formation permanente
diocèse de Gap et d'Embrun

Leave a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *