Un être de relations

Jacques Le Goff et al., Emmanuel Mounier :

  • Entretiens (1926-1944),
  • Œuvres complètes.

Un seuil de la diffusion de la pensée du « penseur majeur du XXe siècle » Emmanuel Mounier (1905-1950) vient d’être franchi avec la publication de ses volumineux Entretiens (Presses Universitaires de Rennes, 2017, 980 p.) portant sur les années 1926-1936, puis 1940-1942. Ici, ce beau Cahier Emmanuel Mounier (4 / 2018-2019) fait donc le point sur cet événement : sur ces « Entretiens exceptionnels » (Jean-Louis Schlegel, p. 122), sur « l’intérêt des carnets de Mounier » (Bernard Comte), sur ce qu’il entendait par « entretiens » (Yves Roullière), sur « l’ombre de Péguy » (Charles Coutel), sur « l’incontournable Maritain » (Sylvain Guéna). La lecture des recensions sur les Entretiens est suggestive, données dans Le Monde, La Croix, Ouest-France, Citoyens, Esprit, Études, Lignes de crêtes, et, en Espagne, dans Acontecimiento. Autant d’approches stimulantes ! Ce Cahier offre également des contributions développées : « L’inspiration paulinienne de la christologie d’Emmanuel Mounier » (Marie-Étiennette Bély) ; « Le cœur et la personne chez Pascal et Mounier » (Jean-Louis Bischoff), « L’inspiration éducative chez E. Mounier », « La route des Scouts de France et Emmanuel Mounier » (Jean-François Théry). Pour sa part, Yves Le Gall retrace sa rencontre avec Mounier grâce à la lecture de son œuvre, et son cheminement dynamisé par cette orientation pour ses choix de vie et ses responsabilités. Les Entretiens sont aussi prolongés ici par une réflexion de Jacques Le Goff sur les choix d’Emmanuel Mounier en 1940 envers Vichy, sur son engagement de résistant dès la première heure, ce qui lui valut l’attribution de la rosette de la Résistance en 1948. Sous le titre La personne au secours de l’humain (Parole et Silence, 2018, 470 p.), trente études sur le personnalisme communautaire ont été publiées par le père Jean-François Petit, religieux assomptionniste, déjà auteur du Prier 15 jours avec Emmanuel Mounier.  De ces trente études, Guy Coq, philosophe, donne une analyse encourageante pour que « des chrétiens lucides tirent bénéfice de la pensée de l’auteur de Feu la chrétienté ». Comme Henri-Irénée Marrou dans sa Théologie de l’Histoire (2006), « Mounier ouvre des pistes sûres, par une pensée actuelle des relations entre christianisme et civilisation » (p.150).

Plusieurs contributeurs de ce Cahier ne manquent pas de citer les rencontres de Mounier, à Notre-Dame-du-Laus, avec Marie Silve en session-retraite annuelle et son mouvement Les Davidées. Ce mouvement était destiné aux institutrices et instituteurs chrétiens de l’Enseignement public, animé grâce à ses revues pédagogiques comme Après la classe. Mounier a été émerveillé par ce souci éducatif et spirituel, dans un esprit typiquement personnaliste et communautaire. Entre 1929 et 1931, il écrit des articles dans ce bulletin Après la classe en manifestant sa reconnaissance envers cette initiative exemplaire en milieu scolaire laïc. Une telle émulation entre Mounier et Marie Silve est évoquée par Gérard Lurol dans son étude « L’inspiration éducative chez Emmanuel Mounier » (p. 63), mais aussi par Yves Roullière sur la puissance des Entretiens dans la réflexion de Mounier (p.103). Comme le note également Bernard Comte, le penseur personnaliste a découvert là une « amitié spirituelle, fervente et pauvre », déterminante, avec Marie Silve pour le mûrissement de ses perspectives (p.87). Carlos Diaz, fondateur de l’Instituto Emmanuel Mounier en Espagne, à son tour, se dit fasciné par « Mounier qui faisait tout à partir du Christ en qui il avait foi […] comme Mlle Silve disait : ‘J’aime mon travail, ma classe’. [….] Plus je vis, plus j’ai confiance dans les hommes ». (p.120-121). Commençant sa réflexion sur le rapport de Mounier au Christ pour définir sa christologie paulinienne, Marie-Étiennette Bély cite une lettre de Mounier à la jeune institutrice, en 1929 : « Penser, c’est devenir capable d’un certain sens mystique et de la profondeur des événements » (p. 39). Autrement dit, saisir la puissance de l’incarnation du Christ dans l’épaisseur de la vie quotidienne, s’imprégner du Christ serviteur, pour « la réconciliation fraternelle au service de la Paix » (p. 47).

Ce Cahier fait état de nombreuses interventions, à la suite de la publication des Entretiens, sur l’actualité du personnalisme communautaire : débats autour de l’ouvrage, présentations dans des lycées, causeries, colloques, film documentaire… Dans cet élan incontestable est annoncée la publication, très attendue, des Œuvres complètes d’Emmanuel Mounier. Sept tomes sont envisagés selon les étapes importantes de la genèse de la pensée et des engagements de Mounier : ses maîtres Jacques Chevalier et Charles Péguy (1922-1932) ; les débuts de la réflexion communautaire : le lancement d’Esprit et les fondements du personnalisme (1932-1936) ; la guerre d’Espagne et l’engagement (le Manifeste au service du personnalisme (1936-1938) ; les accords de Munich et l’avant-guerre : Pacifistes ou bellicistes ? (1938-1941) ; Résistance spirituelle et réflexion psychologique : L’affrontement chrétien (1941-1944) ; renaissance d’Esprit et nouveaux engagements : Les existentialismes, Le personnalisme, L’Afrique noire (1944-1947) ; Guerre froide et refondation du christianisme : La petite peur du XXe siècle (1948-1950).

Autant de précieux et passionnants approfondissements pour mieux situer Emmanuel Mounier dans son parcours de vie, la vigueur de sa pensée et de ses engagements, et la pertinence de son remarquable apport : « Que ferait, que dirait Mounier aujourd’hui ? » (p. 121). Avec l’Association des Amis d’Emmanuel Mounier (AAEM), ces contributions sont au service des lecteurs pour analyser les enjeux de « l‘événement, notre maître intérieur », et des situations dans la société et l’Église aujourd’hui.

Marie-Étiennette Bély, qui a participé à ces travaux sur Emmanuel Mounier, nous dit quel est l’intérêt de travailler à plusieurs sur une telle personnalité et quelle est sa relation personnelle avec ce philosophe :

Marie-Étiennette Bély nous dit enfin quel est le sens profond de la pensée d’Emmanuel Mounier :


Père Pierre Fournier
membre de l'équipe du service de formation permanente
diocèse de Gap et d'Embrun

Vous pouvez laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *