Dieu, la culture, la foi

Michaeel Najeeb, Romain Gubert, Sauver les livres et les hommes, Paris : Grasset, 2017, 177 p, 17 €.

Ce témoignage du frère dominicain Michaeel Najeeb, irakien, est à la fois un véritable plaidoyer pour le dialogue interreligieux, et une mise en œuvre pratique interculturelle et interreligieuse pour sauver les livres des diverses traditions chrétiennes, musulmanes et yézidies en Irak. Le parcours de vie du père Najeeb est étonnamment imprégné de remarquables horizons culturels et religieux : il est né en 1955 à Mossoul, cité riche de la langue araméenne, et de la mémoire des religions mésopotamiennes (sumériennes, assyriennes) avec la célèbre Épopée de Gilgamesh (p. 109) ainsi que de la tradition biblique avec Noé, Abraham, ou Jonas prophétisant à Ninive, riche également de la tradition apostolique avec saint Thomas (p.14-16) et de la vie chrétienne chaldéenne en contact avec la population musulmane locale majoritaire. À vingt-quatre ans, devenu dominicain, Michaeel est ordonné prêtre, en 1987, par Mgr Pierre Claverie, évêque d’Oran, bien connu pour sa détermination en faveur du dialogue avec ses frères musulmans. Fin 2018, le père Najeeb a été nommé archevêque de Mossoul. Venant régulièrement en France, où il a fait ses études à Lille et Strasbourg, le père Najeeb a réalisé ce livre avec Romain Gubert, rédacteur en chef international au Point. De ce fait, il fait parfois référence au contexte de notre pays et incite les Français à mieux connaître les besoins des habitants du Moyen-Orient et soutenir les initiatives interculturelles et interreligieuses au service de la population de l’Irak et des contrées voisines (p. 119…).

Au fil du récit, le père Najeeb évoque l’étape marquante de son enfance bénéficiant de la bonne entente des chrétiens et des musulmans partageant des traditions religieuses communes (des pèlerinages, la vénération de Marie…) (p. 104, 124), et l’identique conviction suprême : « Mourir… nous serons tous devant le même Dieu », selon l’expression d’une musulmane. L’étape de sa jeunesse où il a été pris par la passion des livres et des bibliothèques, de sa formation à l’Institut supérieur du pétrole pour être ingénieur pétrolier, puis de son entrée chez les religieux dominicains. Au couvent de Mossoul, archiviste, le père Najeeb s’est plongé dans des documents anciens, certains datant même du XIIIe siècle comme un texte d’Averroès commentant Avicenne, et un livre du même siècle commentant des hadith. Le religieux dominicain commence alors son œuvre de mémoire culturelle et religieuse par le biais de la numérisation de ces trésors. Il est convaincu que « l’éducation est notre arme la plus efficace pour combattre Daech qui a choisi l’obscurantisme » (p. 85), car, procédant « au nettoyage ethnique, le volcan Daech a prospéré sur le terreau de l’ignorance […]. Daech a broyé nos racines » (p. 123, 164). Dans son souci des jeunes et des

familles, le père Najeeb a créé des centres d’accueil « L’Espoir » (Al Amal) et « La Vigne » (Al Barkhah) pour enfants et familles, de façon à ce que ces réfugiés se réinsèrent dans leur milieu de vie. Au risque de sa propre vie en de fréquentes occasions, il a ainsi mis toute son énergie à agir concrètement pour sauver les hommes par le soutien aux familles, aux malades, aux blessés, aux personnes en difficulté, dans la détresse.

De même, le religieux dominicain agit pour sauver les livres grâce à l’importante bibliothèque du couvent dominicain de Mossoul, mais aussi en acquérant des documents de diverses sources, ou par dons de la part de familles. Devenu amoureux des livres, le père Najeeb numérise, par centaines, les précieux documents, locaux et extérieurs, chrétiens, musulmans, yézidis, et d’expression arabophone en ces différentes traditions. C’est une démarche de type œcuménique sur la base des traditions chrétiennes catholique latine et orientales (chaldéenne, syriaque, nestorienne, syro-arabe, orthodoxe ou byzantine…), musulmanes (sunnite, chiite, kurde à majorité sunnite) ou apparentées (druzes issus du chiisme ismaélien), des traditions yézidies. Le yézidisme présent au Kurdistan irakien est, en effet, une religion monothéiste issue d’anciennes croyances, surtout de l’Iran antique. Le calendrier yézidi débute 4750 ans avant le calendrier chrétien. Les deux textes sacrés yézidis majeurs sont le Livre de la révélation et le Livre noir.

Pour le religieux dominicain, sa découverte du Coran remonte à ses 13-14 ans (p. 127). Adolescent, il est surpris de voir que les chrétiens sont qualifiés de « mécréants, kouffars » par des musulmans, il « dévore alors le Coran, ces pages qui allaient lui révéler » les données de l’islam et son regard sur les chrétiens. Notant comment le Coran situe les juifs et les chrétiens en différence avec les musulmans, le jeune Michaeel s’affermit dans la volonté de « parler à tout le monde » (p. 128). Aujourd’hui, il raconte bien des actes de solidarité vécus entre musulmans et chrétiens au cœur des épreuves, mais, bien sûr, les crimes perpétrés par Daech contre les personnes et les trésors culturels le scandalisent : « J’aimerais comprendre comment, au nom d’Allah, on peut se transformer en barbare » (p. 96). Et, plus loin, « à un djihadiste, qui a tout brûlé, je le prendrai par la main, et ne lui poserai qu’une question : pourquoi ? » (p. 160).

Le père Najeeb exprime ainsi en ce livre ses perspectives culturelles et interreligieuses en racontant le drame subi par la population de Mossoul de 2014 à 2017. La première partie retrace les événements de juillet 2014 quand Daech prend la ville de Mossoul, et la population est obligée de tout laisser et de fuir au Kurdistan irakien, à Erbil. La deuxième partie, sur août 2014, a pour titre « Les larmes de Jonas ». Le père Najeeb, formé près de l’ancienne Ninive et si attaché à la figure emblématique de Jonas, « l’une des plus fortes personnalités de la Bible » (p. 59), réussit à emporter quelque huit cents

manuscrits. Daech s’empare aussi de Qaraqosh, l’évêque du lieu joue alors le rôle de maire et parlemente avec les peshmergas. La troisième partie porte sur l’amplification du drame, en septembre 2014, avec, entre autres, « la prière de Christina », cette fillette de trois ans et demi, arrachée aux bras de sa mère par les djihadistes. Pour 2015, le récit est intitulé : « La calligraphie du Diable » précisant le soin des livres très anciens, la prudence pour éviter les faussaires, et le besoin de les regrouper pour les mettre en valeur. La cinquième partie, sur décembre 2016, annonce l’armée irakienne victorieuse : « Qaraqosh est libre ! », puis la libération de Mossoul. Tout est dévasté, maisons et œuvres d’art des civilisations mésopotamiennes : « les cicatrices du taureau ailé » sont là. Mais il est temps de continuer à relever le défi. En voyant se mobiliser des groupes de diverses convictions (différentes Églises) pour soutenir son œuvre humanitaire et culturelle, le père Najeeb affirme sa foi en la Providence divine, en « Quelqu’un, là-haut, qui permet aux énergies et à la générosité de s’attirer comme des aimants » (p. 85).

L’épilogue rappelle la participation du père Najeeb à un colloque d’historiens et d’experts en patrimoine, à l’automne 2016, à Bruxelles, pour parler de la Mésopotamie et de la sauvegarde des manuscrits. Le religieux se trouve près de l’intervenant musulman Abd el Kader Haidara, venu du Mali. Chrétiens et musulmans sont venus du Moyen-Orient et d’Afrique pour la même cause : « Nos mots sont les mêmes. Nos combats, pour les générations futures, contre l’obscurantisme aussi […] : sauver notre patrimoine contre les fanatiques qui nient ce que l’humanité a de plus précieux, car les hommes sans passé ont perdu leur âme » (p. 177).

Ce livre si réaliste est chargé d’éléments sur l’histoire de l’Irak déchirée par des drames similaires et sur les douloureuses périodes récentes. Il nous donne de prendre la mesure d’un combat solidaire héroïque qui tient ensemble la cause des personnes et de leurs racines culturelles et religieuses indispensables à leur identité. En travaillant de façon aussi interreligieuse, avec une profonde détermination et avec ses collaborateurs de différentes croyances, le père Michaeel Najeeb vise « l’après ». Avec les mots numérisés devenus « immortels », ce témoignage appelle à se consacrer à la construction d’un monde en soif de fraternité.


Père Pierre Fournier
membre de l'équipe du service de formation permanente
diocèse de Gap et d'Embrun

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