L’idéologie transhumaniste manque de synthèse et de questionnement sur les enjeux et les finalités de l’être humain

Olivier Rey, Leurre et malheur du transhumanisme, Paris : Desclée de Brouwer, 2018, 194 p., 17 €.

Les thèmes anglo-saxons du transhumanisme font leur chemin dans les courants de pensée et les débats actuels. Olivier Rey a déjà approché ces questions dans Une folle solitude. Le fantasme de l’homme auto-construit (2006), et, d’une certaine manière, dans Une question de taille (2014). Il est chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), membre de l’Institut d’histoire et de philosophie des sciences et des techniques, et enseigne la philosophie à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

Dans le prologue, Olivier Rey part de la formule du généticien Daniel Cohen définissant le transhumanisme comme  « possibilité d’une nouvelle évolution biologique humaine consciente et provoquée [du fait de] l’homo sapiens, cet homme pressé et jaloux ; l’émergence d’une nouvelle espèce humaine : l’homme descendra de l’homme » (Daniel Cohen, Les Gènes de l’espoir, 1993, cité ici p. 8). L’auteur entend faire le point et proposer les arguments approfondis de son évaluation indiquée nettement dans le titre Leurre et malheur du transhumanisme, car « il y va de notre être, et il est nécessaire de se prononcer » sur cette idéologie (p. 11).

Dans la première phase, Olivier Rey cherche à prendre en compte « dans le projet transhumaniste ce qui mérite d’être pris au sérieux » (p.11). Il veut repérer, aussi, « les réalités de ce qui relève de la pure propagande ». Le projet transhumaniste, en effet, se propose d’augmenter les potentialités humaines jusqu’à réaliser, selon certains, avec le cyborg, les intelligences artificielles et les organismes génétiquement modifiés (p.18) entre autres, la disparition des marques de faiblesse, voire de finitude. Ce serait un dépassement de la souffrance, de la maladie, et la mort de la mort (titre de l’ouvrage de Laurent Alexandre, Lattès, 2011). Un tel projet n’est-il pas promu par des vecteurs puissants de l’économie mondiale comme les géants du web, le GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, et Microsoft), ou diverses entreprises (pharmaceutiques, p.38) ? Ces données du transhumanisme relèvent alors de la propagande ; elles « leurrent » nos contemporains en s’entremêlant aux éléments sérieux et crédibles.

La deuxième phase de la démonstration s’attache à expliquer le succès de l’idéologie transhumaniste : « l’augmentation, perspective de l’homme diminué ». Malgré les critiques opportunes adressées au transhumanisme, il faut reconnaître « notre situation actuelle d’hommes diminués, à la confiance en soi si déliquescente » (p.10). Notre « humanisme » est devenu dépendant de systèmes technologiques qui pèsent sur nous au point de nous faire souhaiter des compensations, des « augmentations ». De plus, les idées-clefs du transhumanisme sont déjà comprises dans les perspectives de progrès des sciences et des technologies modernes. Celles-ci reposent sur un objectif fonctionnel, qui manque d’une nécessaire ouverture à la question du sens, des finalités. La visée opératoire ne fait guère place à la contemplation des ensembles et de leur unité. L’approche pratiquée par ces sciences est trop sectorielle (p.76), et les éléments, pris un à un, sont alors d’autant plus susceptibles d’être « augmentés ». Cette vision de la vie et de la nature souffre d’un manque de regard de synthèse et de questionnement sur les enjeux et les finalités de l’être humain.

La troisième phase de la réflexion, la plus ample, situe « le transhumanisme [sur l’] horizon de la modernité ». Olivier Rey analyse la crise de l’humanisme moderne avec Emmanuel Kant et la mutation des sciences de « la vie ». Les tenants et les aboutissants du transhumanisme recouvrent de « multiples aspects : économiques [financements…], sociologiques, psychologiques, philosophiques ». Le transhumanisme apparaît donc comme une tentative pour faire face à un environnement de plus en plus contraignant et compétitif. Cette troisième phase se termine par cette remarque : « la science moderne n’aurait pas pu advenir sans le christianisme ; d’un autre côté, elle n’aurait pas pu advenir sans se séparer du christianisme » (p.157). Et l’auteur reconnaît ensuite, de façon abrupte : « Le transhumanisme est l’un des fruits pourris de l’arbre à méconnaître la vie » (p.158). Dans l’épilogue, l’auteur appelle à se dégager, de façon urgente, de la domination des technologies. La voie réside dans la revalorisation de nos potentialités spirituelles trop atrophiées. Ne pas vouloir être « post-humains », ou « méta-humains », mais pleinement humains. Un humanisme véritable et plénier est encore à déployer. L’auteur appelle à « se donner une chance d’échapper à ce triste destin [transhumaniste] » (p.10). Il termine ainsi ce regard vers l’avenir de l’humanité : « Pour être à la hauteur de ce qui vient, ce ne sont pas d’innovations disruptives,..ni d’implants dont nous aurons besoin, mais de facultés et de vertus très humaines » (p.179). En d’autres termes, il s’agit de « mettre en commun avec les humains de bonne volonté quelques raisons d’aimer et de défendre la condition qui est la nôtre » (p.11).

La bibliographie regroupe les nombreux ouvrages et articles cités dans le texte, montrant ainsi qu’Olivier Rey nourrit sa pensée auprès de poètes, et de nombreux penseurs de la culture, de la philosophie (Platon, Emmanuel Kant, Henri Bergson, Simone Weil, Gilles Deleuze, Rémi Brague…), des sciences (de la vie…) et des neurosciences, de l’épistémologie (Georges Canguilhem…), des technologies. Il reconnaît particulièrement sa dette envers Fabrice Hadjadj (ses Dernières nouvelles de l’homme, chronique d’une disparition annoncée, 2017), et à Jacques Dewitte (Phénoménologie et philosophie de la nature, 1996).

Olivier Rey interroge la notion de progrès telle qu’elle apparaît, exponentielle, dans l’expression des penseurs des Lumières (Denis Diderot…) et de leaders actuels, ou chez les « bioprogressistes » (p.8).

La réflexion d’Olivier Rey est très documentée et précise, alerte et stimulante. Son mérite est de donner au lecteur un large éventail d’arguments pour approfondir la question vitale : qu’est-ce que l’humanité de l’être humain dans le contexte contemporain de l’avancée des sciences et des technologies, et de la diversité des philosophies ? À quelle exigence chacun doit-il répondre pour interroger la quête actuelle d’une liberté trop individualiste, et pour s’inscrire dans un devenir humain communautaire et en référence à une transcendance ? Nous pouvons mettre en regard la perspective d’Olivier Rey avec celle de Thierry Magnin, très bon connaisseur de Pierre Teilhard de Chardin, dans Penser l’humain au temps de l’homme augmenté (Albin Michel, 2018) et celle de Henri Hude Habiter notre nature. Ecologie et humanisme (Mame, coll. Humanisme chrétien, 2018), ou avec la pensée de Dominique de Gramont, appuyée sur Pierre Teilhard de Chardin et René Girard, Le christianisme est un transhumanisme (Le Cerf, 2017). En plusieurs points, Olivier Rey rejoint l’apport déterminant du pape François dans son encyclique Laudato Si : sa présentation de données scientifiques et son appel urgent à « changer de paradigme » pour que la communauté humaine élabore une « écologie intégrale », vraiment humanisante, et qui sauvegarde l’avenir de « la maison commune ». L’essentiel, pour l’auteur, est de « revitaliser [nos] facultés spirituelles, les racines du ciel » (p.177)


Père Pierre Fournier
membre de l'équipe du service de formation permanente
diocèse de Gap et d'Embrun

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