Les belles lettres du monde syriaque

Françoise Briquel Chatonnet, Muriel Debié, Le monde syriaque, Paris : Les Belles Lettres, 2017, 270 p., 25,50 €

Sous-titré Sur les routes d’un christianisme ignoré, ce remarquable ouvrage est dû à Françoise Briquel Chatonnet, directrice du Laboratoire Orient et Méditerranée (CNRS) et Muriel Debié, directrice de recherche en christianisme à l’École pratique des hautes études (Sorbonne).  Le parcours part des origines, de la culture de rencontres et de contacts avec les Araméens et les sites célèbres, comme la ville d’Édesse, berceau de la langue syriaque. Se situant entre mémoire et histoire, la suite présente le christianisme syriaque depuis les traditions apostoliques (les Rois mages, saint Thomas évangélisateur jusqu’en Inde). C’est la diffusion du christianisme jusque dans l’empire perse, et les siècles des conciles œcuméniques. Émerge alors la pratique des moines choisissant l’ascèse monastique, la vie de prière dans la solitude. Se développe aussi une culture du savoir, attentive au « Dieu premier enseignant », à la Bible, à la liturgie, à la philosophie, aux arts. Les jeunes communautés chrétiennes sont missionnaires : vers l’Arménie, ou, au sud, vers l’Arabie et en Éthiopie, à l’est, vers l’Asie, jusqu’à l’Inde, au Kérala. La foi chrétienne apprend là le dialogue interreligieux : avec le judaïsme, l’islam, l’hindouisme, le bouddhisme, le zoroastrisme… Du Ve au IXe siècles, ce sont les derniers conciles œcuméniques et les premières divisions christologiques entre chrétiens, ainsi que les crises du VIIe siècles avec les controverses entre Églises, et les rapides débuts de l’islam vers 632. Parmi les Pères de l’Église arabophones figure le théologien évêque melkite Théodore Abu Qurra qui intervient dans le dialogue avec les musulmans (p. 171). Aux Xe –XIVe siècles, de nouvelles influences interviennent avec les croisades, la reconquête byzantine, la floraison des syriaques orthodoxes, la culture syro-arabe orientale, et les auteurs de l’Église de l’est. Du XVe au XXIe siècles, la dissémination des chrétiens s’accompagne de mouvements uniates tandis que les Églises cherchent leur voie : les maronites, chaldéens, assyriens… Des missions se déploient : catholiques, protestants, et orthodoxes. Les Églises se multiplient en Inde, au Kérala. La carte des pages 126-127 montre la plus grande extension du rayonnement syriaque : jusqu’en Chine, en suivant les routes de la soie. Les questions identitaires sont posées quant à l’usage de la langue et de l’écriture syriaques, ainsi que lors des drames du génocide arménien en 1915 et avec les réalités des diasporas.


Avec bonheur, le texte est accompagné de 100 illustrations et 11 cartes géographiques en couleurs. Des textes de diverses époques sont cités en encarts : prières, hymnes, méditations, témoignages. En annexe, figurent de précieux outils de compréhension : glossaire, chronologie, bibliographie, et un index de noms de personnes et de sites (monastères…). Le lecteur bénéficie d’une grande qualité de présentation, d’illustration, et de documentation précise. Il découvre l’étonnante richesse culturelle et religieuse de ce monde syriaque si diversifié dans son expression de la foi chrétienne au contact des autres religions, surtout de l’islam.


Cet impressionnant patrimoine historique, si riche, artistique, spirituel (les moines, les stylites…), théologique (Pères de l’Église, Cappadociens) est très vivant. Par exemple, sur Jacques d’Édesse (636-708, p.100, 166-168), une religieuse libanaise est en train de rédiger une thèse de doctorat sur ce grand savant bibliste, liturgiste, théologien, philosophe. Avec le père Dominique Gonnet, sj (Les Pères grecs en syriaque, 2007) et ses collaborateurs, le centre Sources Chrétiennes, à Lyon, est l’un des lieux où la recherche sur le monde syriaque se poursuit fidèlement du fait qu’il est la matrice des traditions chrétiennes chalcédoniennes syriaques, maronites, melkites… (p. 161). Cet ouvrage de Françoise Briquel Chatonnet et de Muriel Debié se reçoit comme un magnifique livre-album en raison de la qualité de l’iconographie, comme un document de culture, et comme un outil de recherche.


Père Pierre Fournier
membre de l'équipe du service de formation permanente
diocèse de Gap et d'Embrun

Vous pouvez laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *