Religion, sorcellerie et rapports de civilisation : un petit livre pour faire le point

Jean-Pierre Dozon, La vérité est ailleurs, complots et sorcellerie, [Paris] : Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2017, 88 p., 8,5 €.

La collection Interventions, dans laquelle s’inscrit ce livre, veut « contribuer à éclairer les préoccupations de nos concitoyens, les aider à s’orienter, répondre à leurs attentes intellectuelles, à leur curiosité [et] faire progresser le débat public ».

Sorcellerie et prophétisme

(p 14) Les représentations de sorcellerie marquent le « début de la modernité européenne » autour des XVe et XVIe siècles. Cette réflexion s’appuie sur les travaux de Carlo Guinzburg. Aujourd’hui, (p 16) la communauté des sorciers, en Côte d’Ivoire est « composée d’hommes, de femmes et d’enfants qui se rencontrent et trament leurs affaires la nuit. Ils sont eux-mêmes le double de certains individus appartenant à la communauté des vivants ». Ce dédoublement s’oppose à « la scène du vis-à-vis […] correspondant à l’ordinaire des choses ». (p 31) La frontière entre la scène du double et celle du vis-à-vis tend à être abolie par les événements des trente dernières années : la première guerre du Golfe et les mises en scène nocturne, les attentats du 11 septembre 2001, la deuxième guerre du Golfe persique en 2003 (p 37) avec une personne born again, George W Bush qui évoque l’axe du mal dans ses discours.

(p 24) À la fin du XIXe siècle, apparaît l’action de William Wade Harris. Venant du Liberia, il est « un ancien catéchiste méthodiste qui s’était autoproclamé prophète et qui était parvenu à baptiser quelque 100 000 personnes dans le Sud ivoirien ». Ces mouvements prophétiques deviennent des Églises et accompagnent les changements économiques et sociaux. Les « prophètes » se sont « continûment engagés à combattre la sorcellerie et à détruire […] (p 25) les ‘fétiches’ ».

La richesse comme rétribution de la foi ?

(p 32) Au cours des trente dernières années, le néo-pentecôtisme prend un essor nouveau, notamment avec la chute du mur de Berlin. Sa théologie (p 33) met « l’accent sur la richesse et la bonne santé comme rétribution de la foi ». Cela implique que la « pauvreté et les multiples infortunes [manifestent] une foi médiocre ou tout simplement absente » voire une fréquentation du diable. (p 34) La prospérité est la démonstration d’une « bonne gouvernance ». Elle se développe au prix d’une « massive diabolisation du monde ». Cette théologie néo-pentecôtiste est présente partout dans le monde et particulièrement en Afrique. Des dirigeants ou anciens dirigeants comme le chef de guerre libérien Prince Johnson, Laurent Gbagbo (Côte d’Ivoire), Yoweri Museveni (Ouganda) et Mathieu Kerekou (Bénin) en étaient ou en sont membres. L’Église universelle du royaume de Dieu, fondée par Edir Macedo, employé à la loterie de Rio de Janeiro, se répand en Afrique dans les années 1990.

(p 28) Les plans d’ajustement structurel du fonds monétaire international et la « libéralisation des économies africaines » et donc du « secteur informel » ont créé (p 29) un « contexte d’insécurité et d’illégalismes en tout domaine » avec une complication dues au développement des technologies de l’information et aux migrations : cela implique une croissance du phénomène sorcier parallèlement à ce que « l’essentiel des économies politiques africaines prit un tour occulte ». (p 36) L’auteur reprend là, la notion de crise diabolique développée par Michel de Certeau.

(p 39) Le SIDA polarise des thèses du complot : il serait dû, selon elles, à des essais de vaccin. (p 41) Cette maladie serait le signe de la dépravation sexuelle des différentes sociétés, occidentales ou africaines selon le point de vue. De même, (p 47 et suivantes) le virus Ebola a sévi en Afrique centrale puis dans les pays du golfe de Guinée. Sa diffusion mobilise des représentations issues de la « douloureuse mémoire de la colonisation » pour reprendre un titre de la page 51 : primitivisme des personnes, indifférenciation de la nature et de la culture, lieu où l’enfance de l’humanité ne cesse de perdurer. (p 52) L’enlèvement des cadavres des victimes, faute d’explication, est assimilé « à un trafic d’organe et de sang […] évoquant non seulement des pratiques très actuelles de sorcellerie mais aussi l’époque plus lointaine où quantité d’individus disparaissaient corps et biens au large de l’océan ».

Ré-enchantement ou part du diable ?

(p 59) Les néo-pentecôtistes ainsi que les salafistes « mirent en place, en guise de réenchantement, une version binaire et radicalisée du monde, c’est-à-dire une vision opposant bien et mal et construisant un grand Autre sous la figure du diable ». (p 60) Ces courants se sont accordés pour « une lecture littérale de leurs textes sacrés » et « dénoncer un monde occidental aux mœurs décadentes ».

L’auteur termine sur cette idée (p 64) : « On pourrait par conséquent dire que la manière dont le ‘diable’ s’est bruyamment manifesté sur la scène africaine à partir des années 1990 est en bonne partie une coproduction. D’un côté, l’Occident, par l’intermédiaire de ses mouvements [néo-pentecôtistes] et de ses pratiques d’exorcisme, y a pris une large part. De l’autre, ceux-ci, et c’était plus ou moins leur but, ont rencontré de remarquables relais locaux en Afrique. C’est tout particulièrement le cas au Ghana ou au Nigeria où ces relais ont été en mesure de créer leurs propres Églises, elles-mêmes capables de se transformer en de puissantes entreprises religieuses transnationales ».

Les personnes chargées des pastorales des migrants, certains catéchistes, les exorcistes diocésains également, trouveront dans ce livre des éléments importants de réflexion.

Luc-André Biarnais
archiviste du diocèse de Gap et d'Embrun

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