Les évêques émérites dans l’Église de France aujourd’hui

Mgr Joseph Doré et Bernard Xibaut, Évêques émérites : dans l’Église d’aujourd’hui, quel rôle pour les retraités de l’épiscopat ? Strasbourg : éd. La Nuée bleue, 2017, 315 p., 22 €.

Ce livre s’adresse aux « prêtres et à tout le Peuple de Dieu », tout autant qu’aux évêques en activité ou émérites, tant il soulève des questions d’enjeux théologiques, ecclésiologiques, pastoraux et spirituels. Ces enjeux relèvent de l’importance du sacrement de l’épiscopat comme cœur de la vie de l’Église, que le Credo appelle Église « apostolique », fondée sur les apôtres, avec les évêques, leurs successeurs actuels. Dans sa préface, Mgr Georges Pontier, président de la Conférence des évêques, reconnaît la pertinence de cette recherche: « Tous ceux qui s’intéressent à la vie de l’Église pourront voir comment naît et se codifie la vie ecclésiale vivante » (p.12). Il remarque : « Aujourd’hui, notre Conférence épiscopale de France compte 216 membres, dont près de 45% d’émérites ou in partibus » (p.11). Il se réjouit de voir abordées de façon approfondie et exploratrice ces « réalités nouvelles » qui apparaissent progressivement suite à la décision de Paul VI, en 1966, de donner aux évêques la limite d’âge à 75 ans.

Cet ouvrage poursuit la collaboration qu’ont eue, à Strasbourg, l’archevêque émérite Mgr Joseph Doré, et son chancelier, le P. Bernard Xibaut. Le sous-titre pose clairement la question: « Dans l’Église d’aujourd’hui, quel rôle pour les retraités de l’épiscopat ? ». Ils sont actuellement environ 85 en France et 1700 dans le monde. Si un concile était réuni bientôt, un tiers des évêques participants seraient des émérites.  Pour les désigner, quel terme adéquat employer? Leur bulletin de liaison s’intitule « Olim », en latin « (évêques) autrefois », mais, en fait, ils sont toujours évêques, d’où la suggestion du titre: « Lettre aux émérites ». Évêques « retraités » ? mais leur mission continue, autrement : plutôt évêques « en retrait ». La préférence va vers les termes « émérite » et « éméritat ». L’évêque émérite reste incardiné au diocèse qu’il a dirigé. Référence est faite au cas de Benoît XVI, pape émérite. Le ministère pétrinien étant unique, il est présenté comme pape « contemplatif » et François pape « actif » (p. 308). Le terme de « chorévêque » est également évoqué (p.311).

Dans la première partie, de façon très personnelle et détaillée, Mgr Joseph Doré fait part de son expérience de dix années d’éméritat. Il exprime l’épreuve du difficile arrachement qu’il a vécu lors du  passage à la retraite. Il montre par quelles étapes il est passé pour trouver un nouvel équilibre de vie, de relations, d’activité. Il s’emploie surtout à montrer comment, émérite, il assume pleinement sa mission épiscopale permanente, sur un mode nouveau, en des domaines très variés où il s’investit : depuis l’interface culturelle au contact d’instances civiles jusqu’aux domaines proprement théologiques et sacramentels. Il « demeure l’évêque que Dieu et l’Église ont fait de lui » (p.65). Il appelle à bien situer l’éméritat dans une collégialité épiscopale attentive.

Dans la deuxième partie, vingt-neuf évêques émérites français apportent leurs témoignages: de Mgr Hubert Barbier, Olivier de Béranger, Joseph Boishu, Jean Bonfils, à Mgr Albert Rouet, Georges Soubrier,  Jean-Charles Thomas, Guy Thomazeau. Ils expriment leur expérience et leurs constats, leurs questions et souhaits. Ils relisent Vatican II, particulièrement les décrets « La charge des évêques », et « Lumen Gentium »…  Sur la triple charge des évêques, les émérites n’ont plus la charge de la gouvernance, même s’ils sont toujours invités aux Assemblées de la Conférence des évêques, mais ils ont toujours, en union avec l’Église universelle, la charge de l’annonce de l’Évangile, et la charge de la sanctification par le biais de la prière et des célébrations, par leur ancrage apostolique adapté. Les émérites indiquent comment ils vivent au mieux, selon leur santé surtout, cette double mission : animation de retraites spirituelles, conférences, participation à la vie ecclésiale (paroissiale, diocésaine…), aumônerie de diverses communautés, ou en Ehpad. Plusieurs ont eu, ou ont, des missions comme aumôniers d’organismes chrétiens ou Mouvements au niveau national ou international, administrateurs apostoliques, postulation de causes en béatification,.. Certains font des suggestions vers la Conférence des Évêques et vers Rome pour faire progresser des points sur le statut des émérites : notamment renforcer l’exercice de la collégialité.

La troisième partie débute par une « réflexion historique et théologique, canonique et pratique » sur l’évêque retraité. Un dossier est constitué avec les documents officiels de l’Église sur l’éméritat : éléments de Vatican II, et du Droit Canon, et comme « Il vescovo emerito » (Rome, 2008). Ayant interrogé Benoît XVI sur ces sujets, Mgr Georges Gilson apporte ensuite sa contribution personnelle d’évêque émérite « dans l’esprit du Concile » au profit d’une « recherche théologique sur la relation évangélique entre le pouvoir d’ordre et l’exercice de la juridiction pastorale » (p.245).  Mgr Joseph Doré et le Père Xibaut en arrivent alors à une synthèse, une « réflexion théologique d’ensemble sur la position d’évêque émérite dans l’Église ». La question posée avec insistance intéresse directement tout le Peuple de Dieu : comment faire meilleure réception de la « révolution copernicienne » engagée par Vatican II (p. 269) ? Auparavant, l’évêque était surtout perçu à partir du ministère du prêtre. Il est noté que st Thomas d’Aquin ne tenait pas l’épiscopat comme charge relevant d’une dimension sacramentelle spécifique (p. 279 ). L’évêque était perçu comme un prêtre dont la juridiction était amplifiée, un prêtre choisi pour la responsabilité diocésaine. Vatican II a renoué avec la tradition des premiers siècles de l’Église et a défini l’épiscopat comme « plénitude du sacrement de l’ordre », un sacrement à « caractère », source d’où découle le sens du ministère des prêtres et des diacres au service du Peuple de Dieu et de tous. La prise de conscience de cette « révolution copernicienne » (p.269) est à poursuivre tant les enjeux sont déterminants sur le plan théologique (la succession apostolique…), ecclésiologique, et pastoral. Pour terminer, des considérations d’ordre pratique sont précisées : sur les étapes à vivre avant et pendant la retraite, les conditions de vie (lieu de séjour…), les tâches accomplies, et les dispositions spirituelles. Ces considérations pratiques intéressent non seulement les évêques émérites eux-mêmes et leurs proches, mais aussi les prêtres, ainsi que tous ceux qui veillent à l’important changement de vie que provoque le passage à la retraite. Il s’agit du parcours des personnes ainsi que des responsabilités des acteurs de la vie de la société, de l’Église. En même temps, sur le plan spirituel, se poursuit la configuration au « Christ Pasteur, Grand Prêtre, et Prophète » (p. 302). Une telle insistance va dans le sens d’une véritable spiritualité diocésaine.

Chemin faisant, s’appuyant sur les diverses études signalées et sur les témoignages recueillis, les auteurs se référent à diverses expériences comme celle de Mgr J-J. Weber, évêque émérite de Strasbourg,  » Au soir d’une vie » (1970), et mentionnent aussi le  » Dictionnaire des évêques de France au XXe s. » (Cerf, 2010). Ils terminent par un « envoi » pour que soit réellement valorisé l’éméritat comme véritable « temps de grâce » et comme  authentique richesse pour tous dans la vie de l’Église.


Père Pierre Fournier
responsable du service de formation permanente
diocèse de Gap et d'Embrun

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