Une philatélie mariale ?

Maurice Leval et al., Philatélie chrétienne, Marie et son fils. Pont-de-Claix : Mampita-Asso, 2019, 92 p., 10 €

Assez inattendu, mais certainement original et stimulant, ce livre-album de Philatélie chrétienne présente un réel intérêt comme sensibilisation tout-public à la diversité des cultures et des religions. Dès la préface de sœur Élisabeth Guiboux, il est bien spécifié : « Le timbre nous emmène plus loin que la vie de Marie racontée dans les Évangiles. Il nous conduit à ouvrir notre cœur à une dimension œcuménique de notre attachement à Marie » (p. 2), et à une dimension délibérément interreligieuse. Dans ses commentaires de timbres, le livre, en effet, est parfaitement animé par un esprit œcuménique (catholiques, orthodoxes, protestants, méthodistes…) et interreligieux (Marie au sein du peuple juif, p. 7, Marie pour les musulmans, p. 7, avec les bouddhistes…). Maurice Leval avertit : « Nous allons découvrir qu’à travers les diverses [Communautés du christianisme et les] religions (islam…), Marie n’est pas perçue de la même façon » (p. 3). Il est signalé que la Mauritanie, pays fortement islamisé, a émis, en 1994, un timbre représentant une Vierge à l’Enfant (p. 66). De même le Niger, pays musulman à 90 % de la population, a des timbres à motifs chrétiens : la Vierge au pied de la croix du Christ (p. 20). Par ailleurs, le Sri Lanka, État de population bouddhiste, « a émis d’assez nombreux timbres pour honorer Noël. Il y figure des statues de la Vierge, celle de Matara, celle de Madhu (1985), autant de ‘Nouvel An’ cinghalais et tamouls » (p. 67). Marie, en effet, est « Notre Dame pour tous ! » (p. 3).

Cette réalisation est due à Maurice Leval, président du Phila Club Pontois (près de Grenoble, à Pont-de-Claix), avec une équipe de Notre-Dame de La Salette, les auteurs de poèmes ou de documents : Valérie Morlieras, Annie Miry, Sœur Lucie, Sœur Agrippine, Pierrot Zaessinger et avec le concours de Daniel Andrès, ainsi que du père Maurice Tochon, spécialiste de philatélie, et historien, auteur de l’ouvrage d’analyse socio-religieuse La Salette dans la France de 1846.

La thématique interreligieuse est ici amplement basée sur un parcours philatélique, car le livre est illustré de plus d’une centaine de timbres de tous pays : de Monaco au Togo et à l’Amérique Latine (Mexique, Brésil, Guyane…), de l’Amérique du Nord (USA, Canada…) à l’Australie, de l’Asie (Cambodge, Vietnam…) à la Guinée équatoriale et à des pays de langue arabe (Jordanie, Autorité palestinienne, Emirat d’Umm al Qiwaïn, Emirat d’Ajman…), de la Bulgarie et de l’Espagne à la poste vaticane et à la France.

Un choix de timbres intercontinental

Avec grande pédagogie, en amont des choix de thématiques pour les timbres (religions…), des ouvertures d’initiation à la philatélie sont données : sur l’histoire du timbre depuis 1840, l’intérêt des thèmes des timbres, leur conservation (pour collection…), les timbres personnalisables…

La déontologie de cette philatélie voulue « chrétienne » est explicitée comme ouverte à toutes les croyances dans le respect des diversités (p. 22). Ce tome 2 de la série est élaboré avec des timbres concernant « Marie et son Fils » : la Vierge de la Nativité, de l’enfance du Christ lors de la fuite en Egypte puis à Nazareth, de la Passion et de l’Assomption… Mais aussi sur la Vierge de l’intimité : la Vierge allaitant l’Enfant Jésus, et entourée d’anges, comme les anges sont bien présents dans les traditions juives, chrétiennes, et musulmanes.       

Les auteurs veillent à ce que la prière soit bien présente dans sa transversalité interreligieuse : « Prions avec les timbres, invite Maurice Leval. Vous pouvez prier, suivre votre tradition selon vos propres croyances » (p. 3). Ainsi Mgr Guy de Kérimel invite à la prière vers Dieu en regardant la richesse thématique mariale des timbres, sans oublier l’évocation de tant de pays, de langues, et la pluralité des religions. Nous retrouvons ici la perspective du père Christian de Chergé et des moines de Tibhirine : « être des priants parmi les priants ». Prier ainsi avec les timbres à thématiques mariales, c’est prier Dieu lui-même en songeant à la large intercession de la Vierge Marie pour tous auprès de Dieu. Comme les catholiques demandent à Marie son intercession : « Sainte Marie, priez pour nous, maintenant et à l’heure de notre mort » (p. 10) ou : « …priez pour nous à l’heure de la Rencontre ». Cette intercession est demandée à Marie dans des invocations comme le Sub tuum (IIIe siècle, p. 30), le Salve Regina (p. 48), le Regina Caeli… Des textes de mystiques sont cités : de Marthe Robin, de Charles de Foucauld, l’ermite parmi les musulmans touaregs du Sahara. La Vierge Marie est elle-même modèle de prière vers Dieu. La Vierge qui prie le Seigneur avec son Magnificat se retrouve dans la thématique des timbres de la Vierge Orante (p. 62). Les prières des Pères de l’Église ou de théologiens sont reprises : de saint Éphrem, de saint Ildefonse de Tolède, d’Origène, de Grégoire de Narek…

La réflexion des auteurs manifeste une délicate attention envers les différences qui identifient les diverses traditions ou religions en parlant de Marie. Cette attention fait penser à celle de Paul VI dans l’exhortation apostolique Le Culte marial (1974). L’exhortation contribue à bien situer la place de Marie dans le dessein de Dieu et elle soutient le renouveau de la spiritualité mariale. Pour bien orienter cette piété, Paul VI donne quatre repères : la fidélité à la tradition biblique, l’expression liturgique, le dialogue œcuménique et interreligieux, et l’anthropologie (Marie pleinement humaine et façonnée par l’amour de Dieu). Le lecteur peut aussi penser aussi au livre du père André Vaillant Marie, je te dirai comme un poème (éd. Paulines, 1988, 76 p.). Prêtre au sein des populations majoritairement musulmanes au Niger, le père Vaillant s’est entraîné à « dire Marie » en rejoignant les versets coraniques sur Marie recevant de l’ange Gabriel (Djibril) l’annonce de la naissance virginale de Jésus (sourate 19, 18-21). En rejoignant aussi ses frères juifs à travers la Bible juive au livre du Cantique des Cantiques avec le dialogue du bien-aimé et de la bien-aimée, et la Bible parlant aussi de la « fille de Sion ».

Tout en traçant des chemins de sensibilisation interreligieuse, les auteurs développent l’intérêt du lecteur sur le plan culturel : les éléments sur l’iconographie, les commentaires sur les icônes et sur les peintres illustrateurs de Marie (Le Greco, Raphaël, Léonard de Vinci, Giampretrino…)  Des méditations ou textes d’écrivains et de poètes sont bien présents : Corneille (p. 56), Victor Hugo, Charles Péguy, et Francis Jammes avec sa prière popularisée par Georges Brassens, et avec sa Prière pour un mari à la guerre (p. 74).

Ce livre étant ainsi le tome 2 d’une collection commencée sur le thème : Le Chemin de croix (2018), l’expérience de cette même démarche interreligieuse pourra animer les tomes qui viendront : La vie du Christ, Le Rosaire, Les apôtres, les saints, les papes. Maurice Leval et son équipe offrent ainsi des albums très accessibles et pédagogiques, un sympathique outil d’intérêt philatélique, culturel, et spirituel. Par l’approche philatélique, ce document, à sa façon, contribue à une démarche œcuménique et interreligieuse très concrète et disponible à tous.


Père Pierre Fournier
membre de l'équipe du service de formation permanente
diocèse de Gap et d'Embrun

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