Décembre 1851 : un document illustre la charité de Mgr Depéry

Paris, le 15 décembre 1851.

Monseigneur,

Je suis profondément touché des sentiments que vous m’exprimez à propos de la persécution de ma famille fuyant devant la jacquerie des Basses alpes. Je vous remercie des témoignages d’intérêt que vous avez bien voulu accorder à mon père digne en effet par sa piété et par ses vertus de toute votre bienveillance. L’accueil que mon père, mon frère, mes amis ont trouvé dans les hautes alpes ne s’effacera jamais de mon souvenir ; et je me considère comme lié envers votre diocèse par la reconnaissance autant qu’envers celui de Digne par la pitié ! Ah ! Monseigneur, qu’il faudra une main vigoureuse et de longues années pour réparer le mal que quelques misérables ont fait en un jour !

La seule chose qui puisse me consoler, c’est précisément la salutaire leçon de cet effroyable exemple. Comme vous le dites si bien, monseigneur, voilà des passions faites pour ouvrir les yeux les plus obstinés à le dérober à la lumière.

Je vous remercie avec non moins d’empressement des bonnes dispositions que vous me témoignez pour le gouvernement. Louis Napoléon avait reçu du peuple même la mission de sauver la société ; il savait bien qu’il fallait surprendre le socialisme, si on ne voulait être vaincu par lui. Il a eu le courage de marcher droit au monstre en écartant d’un bras ferme et prévoyant les hommes timorés qui couvraient de leurs scrupules le danger dont nous étions tous menacés. Ce sera sa gloire dans l’histoire. Ce sera la gloire de la France d’avoir désiré son libérateur et de lui avoir remis les pouvoirs nécessaires pour achever son œuvre de pacification.

Croyez, monseigneur, que je serai toujours heureux de seconder vos vues pour la prospérité de votre clergé, et pour l’affermissement des sentiments religieux dans les populations confiées à votre garde.

Recevez, monseigneur, l’assurance de ma haute considération et de mon dévouement.

H Fortoul

Cette lettre manuscrite est conservée dans les archives de Mgr Jean-Irénée Depéry, évêque de Gap entre 1844 et 1861. Elle est adressée personnellement à l’évêque par Hippolyte Fortoul, nommé ministre de l’Instruction publique et des Cultes le 3 décembre, et rédigée alors que prend fin dans le sud-est de la France l’insurrection après le coup d’État du 2 décembre 1851.

La crise entre l’Assemblée nationale, où siégeait Hippolyte Fortoul parmi les députés du « parti de l’Élysée », et le président de la République, Louis-Napoléon Bonaparte sur le renouvellement du mandat et l’étendue du suffrage universel masculin aboutit à la fin de 1851 à un complot. Louis-Napoléon Bonaparte renverse les institutions, appelle à un plébiscite et ouvre la voie à l’établissement du Second Empire qu’il dirigera sous le nom de Napoléon III à compter du 2 décembre 1852.

Durant la crise politique de 1851, le pouvoir utilise l’argument de la légitimité électorale : « Louis Napoléon avait reçu du peuple même la mission de sauver la société » lors de sa victoire à l’élection présidentielle du 10 décembre 1848. Il s’agit en 1851 « de marcher droit au monstre » selon Fortoul, « le socialisme, si on ne voulait être vaincu par lui ». Il a su écarter ceux « qui couvraient de leurs scrupules le danger dont nous étions tous menacés ».

Ainsi, Fortoul dresse-t-il le portrait laudateur de celui qui vient de s’arroger tous les pouvoirs : libérateur, pacificateur, courageux, ferme et prévoyant. Il le peint ainsi alors que l’insurrection et sa répression dans le Var et les Basses-Alpes sont particulièrement violentes. La famille d’Hippolyte Fortoul est dignoise. Le terme de « jacquerie », utilisé par l’argumentaire officiel, qualifie les révoltes paysannes à partir du XIVe siècle.

Nous voyons là comment une lettre personnelle de remerciements se fait l’outil d’un système de communication, de propagande officielle. Les « bonnes dispositions » dont Mgr Depéry a témoignées ne nous sont pas connues : le registre du courrier est vierge de toute correspondance du 4 septembre 1851 au 21 janvier 1852. Le même phénomène se reproduit en décembre 1852. Il est vrai, enfin, que les évêques par le concordat de 1801 étaient rétribués par l’État et que celui-ci veillait à ce que les opinions exprimées par le clergé ne viennent contredire la politique gouvernementale.

Luc-André Biarnais
archiviste du diocèse de Gap et d'Embrun

Un commentaire

  1. Bonjour
    Missive très intéressante. Votre commentaire est très pertinent. Certes l’évêque ne pouvait que se rallier au parti de l’ordre et s’inquiéter des réactions républicaines/ socialisantes très anticléricales. Mais comme le laisse penser l’article de Wikipédia sur Fortoul, le Prince Président recherche l’appui de l »Église et la lettre peut être interprétée comme une démarche de son ministre à cette fin. L’ouvrage le plus documenté sur cette période trouble et tragique (par l’ampleur de la répression) : (P Vigier , La 2de république dans la région alpine, PUF 1963) signale que Fortoul était ami de Lamennais et il donne (p 319, note 70, Tome 2) la référence d’un document de Mgr Dépéry sur le sujet :
    Mandement de Mgr Dépery du 31 dec 1851; n° 88, Bibliothèque municipale de Grenoble
    Très cordialement

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